Lundi 14 septembre

Chère lycéenne,

Cette lettre je te l’écris comme si elle m’étais destinée ; à ton âge aussi j’allais au lycée. 15 ans, je me revois le premier jour de classe, le souvenir de ma tenue toujours ancré car elle ressemble à un baptême. Aux bottines un petit talon, sur les lèvres du rouge grenat et à la main, un sac qui balance. Armes de féminité chéries car au lycée on devient femme, on le croit, on nous le dit. Je m’étais promis pour cette première semaine en classe de seconde de tout porter, sans limite aucune, les couleurs accumulées, les tops sur le nombril, les résilles et les minis ; tout de cette ribambelle bien pensée, tout pour m’affranchir dès la première semaine de l’inquisition des regards fureteurs. Je me disais que le ton serait donné et qu’ils s’habitueraient. Qu’on s’en foutrait. Quel courage il faut pour se montrer au lycée.

Chère lycéenne, tu as quinze ou dix-sept ans et ton corps change. Le mien a trop vite grandi ; scoliose, vergetures, appareil dentaire, les fractures banales de l’adolescence. La peau grasse mais rasée de près. Voilà ce qu’est alors mon corps. Il ne me semble ni révolutionnaire ni politique de porter sur mes gambettes des jupes si courtes qu’il faut les tirer un peu avant de s’assoir. D’autres l’ont fait, des décennies plus tôt, vindicatives et en colère. Je porte cet héritage l’air de rien. Je vais seulement au lycée. Comme toi, aujourd’hui, demain et tous les autres jours.

Dès le premier jour de classe, on nous dit que ces années sont cruciales et qu’elles bâtissent notre avenir. On nous assomme avec le bac, qui ne s’obtient qu’avec la rigueur de l’intellect, et sans lequel notre vie est sous scellé. Les professeurs ont-ils conscience de leur ironie lorsqu’ils demandent aux filles, ou ce qu’ils voient d’elles, des ventres et des cuisses impolies, de sortir de cours pour se rhabiller ? Tu es au lycée et c’est peut-être maintenant que tu réalises que tout dans ta vie se résume à cela : ton corps. Ses cycles, son labeur. Et surtout, l’intrusion inépuisable des autres sur ce qu’il est ou doit être. Sur ses droits et ses mensurations. La lumière clinique sous laquelle tous projettent ton corps, les garçons à le noter selon leurs désirs, les adultes à le punir de son impudeur. Tu te rends compte qu’il est impossible de tous les satisfaire. Tu veux qu’il disparaisse. Tu le hais.

Ton professeur de philosophie te dira pourtant de lire Platon et Descartes. De t’extraire de ton corps, de le dépasser pour mieux penser. Il voudra que tu fasses l’expérience du cogito pour n’être plus qu’un esprit. Ce professeur te parle de la métaphysique comme d’un oracle, loue la théorie du dualisme de l’âme et du corps. Celui-la même qui te dira que le tien, aguicheur, en déconcentre certains. Alors tu te demandes : qui, d’Ève, de la vierge ou de la putain, choisis-tu d’être ?

Je te l’annonce : il n’y a pas de bonne réponse à cette question. Jette-la comme un buvard imbibé d’idées fausses et de calculs truqués. Ce n’est pas toi la fraude ; le penser, c’est déjà la preuve de leur imposture. Partout tu vois ce qu’ils te reprochent : une féminité personnifiée et écrasante. Sur les affiches publicitaires devant le lycée, une femme coquine te vend une voiture, sur ton écran que tu scrolles sous le pupitre, une femme sexy que tous les autres suivent. Et dans les manuels de l’école : féminité absente. Ou alors muette : une femme peinte, nue, par Courbet ou Modigliani, en cours d’histoire de l’art. Une femme qu’on commente. Comme celle dans les couloirs qui s’est tapé un mec en soirée. Pute.

Quelle que soit ta tenue, dans le microcosme du lycée, antichambre de la jungle de la vie, ton corps de femme te sera soustrait. Marchandise publique et bon marché. Mais quelle que soit ta tenue rien ne t’empêchera jamais de lire et de t’instruire. Si, tout comme moi, les belles comètes de la mode t’ont conquise et te donnent confiance, alors va dans ces couloirs avec tes résilles et tes seins moulés. Le monde t’appartient et tu vas leur montrer.

Je me demande, et je te le demande, ce que serait le monde aujourd’hui si les femmes avaient été philosophes plus tôt. Si nous nous nourrissions davantage de leurs pensées. Aujourd’hui, j’ai quitté le lycée mais j’étudie toujours la philosophie. Je la lis au travers de la mode, des tenues des unes et des autres, celles travaillées et celles qui s’en foutent, les vulgaires et les prudes, celles entre les deux, celles qui portent des mocassins sur des chaussettes noires et d’autres, des soutif fluo sous des chemises blanches. Si nous écoutions les femmes philosopher, y aurait-il encore un code vestimentaire au lycée ?

Amélie Zimmerman

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