face à face : Minh, Marie, Juliette

face à face avec Marie (gauche) 20 ans, Minh (milieu) 18 ans, Juliette (droite) 19 ans

img_2457pour quoi t’habilles tu ?

marie: Tout simplement parce que j’aime me sapper, j’aime les fringues, c’est un plaisir pour moi.

juliette: Ca n’a jamais vraiment été une question pour moi, c’est une convention, il faut s’y plier et si elle n’existait pas… je ne sais pas vraiment ce qu’on ferait…

minh: Parce qu’on a pas le choix.

pour qui t’habilles tu ?

marie: Je m’habille pour moi, vraiment pour moi.

juliette: Pour les gens que je croise dans le métro.

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quelles influences dans ce que tu portes ?

juliette: Je m’influence beaucoup de ce que portent mon frère et mon père : leurs t-shirts, surtout. C’est vrai, j’adore porter des tshirt d’hommes. Mais j’aimerais plus relier mon style au monde de la musique, je le fais peu mais j’y travaille : c’est un peu mon but.

marie: Je dois beaucoup à mes soeurs, surtout l’aînée, qui ont beaucoup de goût et m’ont toujours influencé dans ce que je porte.

minh: Je lisais beaucoup de magazines de mode quand j’étais plus jeune, ça m’a forcément un peu influencé. Mais maintenant, c’est surtout quand je me balade dans la ville : personne en particulier, mais les gens dans la rue, les vitrines.

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le style pour toi :

marie: Je trouve que l’apparence ne fait pas totalement le style. D’ailleurs, elle ne devrait pas être un facteur de catégorisation : je préfère largement quelqu’un avec une aura, un charme, quelque chose qui se dégage de sa personne. Ca lui donnera bien plus de style que quelqu’un qui s’habille très bien de la tête aux pieds mais qui n’a rien a dire.

juliette: Pour moi, c’est surtout la position du corps, la tenue, comment se tient quelqu’un, sa manière de bouger, sa gestuelle. Le style c’est tout un rapport au corps.

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ton style pour toi :

marie: Je reste assez classique mais je marche par pièces : j’ai quelques pièces qui sortent de l’ordinaire (un sac rose, des chaussures spéciales, mon jean à paillettes, etc). Ce sont elles qui « font » mes tenues, en quelque sorte.

minh: J’aime bien mixer les habits, sans avoir quelque chose de défini. J’aime m’habiller sobrement tout en étant chic, je reste dans quelque chose d’assez classique, subtil.

juliette: Mon style peut être androgyne même si j’aime bien mettre des jupes. Je dirais que c’est souvent ample en haut et moulant en bas (rires).

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Amélie Zimmermann

streetstyle à barbès

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Barbès, 11 heures du matin. Le quartier est animé, ça grouille un peu partout, la rue s’active dans une sorte de transe frénétique. Tout le monde vaque, tout le monde dans l’anonymat. On se croise, se voit, quelques éclats de rire, tout le monde pourrait être n’importe qui. C’est de cela précisément dont je voulais témoigner. Appareil photo pendu au cou, on ne me dévisage pas, même lorsque le viseur est collé à mon oeil avide d’images nouvelles, le doigt accroché au bouton, prêt à décocher son arme fatale contre laquelle ils ne peuvent rien. C’est ici que je voulais faire un court reportage.  C’est ici, précisément, qu’il était important d’en faire un.

La Fashion Week de Paris met la ville sous les feux de la rampe : encore une fois, on va s’émerveiller de cette élégance française, on va s’enthousiasmer de nos ciels gris et de notre gastronomie, on va se passionner pour cette silhouette insaisissable, la « parisienne ». Paris clôture le mois des défilés de prêt à porter automne/hiver 2017-18. C’est la cerise sur la gâteau, la crème de la crème, c’est le baiser d’adieu d’un amant à quai. Fougueux, tendre, amer et déjà mélancolique. Les photographes vont arpenter les rues pour immortaliser les look les plus insolites ; extravagance travaillée, insolence cultivée de ces street style qui vont donner le ton de la saison.

img_2362img_2336Tout cela me réjouit, bien sûr. Pourtant, depuis quelque temps, j’observe à distance et en cachant mal mon ironie cette passion de la mode de la « rue » saturer les réseaux, remplir les pages des magazines, envahir les podium (supreme x louis vuitton, par exemple). Les marques « street » ne sont plus street du tout. Leur message même, qui constitue en quelque sorte leur essence ou du moins leur éthique, est complètement biaisé. Supreme, Fila, Champion, A Bathing Ape, Thrasher… Marques anticonventionnelles, promouvant la culture streetwear en passant pour la plupart par le skate, la musique (rap), la jeunesse et ses déboires : il n’en reste qu’une idée un peu lointaine. Pour la plupart, notoriété oblige, les prix ont très vite grimpé sur le marché. Soit : il n’est pas impensable de vouloir entretenir un côté mode de rue tout en assurant une qualité certaine dont il va falloir payer le prix (bien que parfois, un peu excessif pour une pièce de coton). Le vrai problème, selon moi, ou plutôt l’incohérence totale face à laquelle je reste perplexe, réside dans l’uniformisation de ces marques qui se revendiquaient d’abord inédites, originales, porteuses de nouveaux canons, d’esthétiques diversifiées. En marchant dans Henri IV, j’ai vu une jeune collégienne de 13 ans à peine porter un sweat Thrasher. Savait-elle au moins que Thrasher était, avant d’être la nouvelle institution du cool, un magazine de skate revendiquant une culture alors laissée de côté ? Errer dans Colette me laisse seule face à de similaires spéculations, entourée de silhouettes street bien plus à la mode que moi. Mais la culture street n’est-elle pas faite pour innover ? Proposer de nouveaux codes et entrer en collision avec la mode dont la portée exclue bien souvent tout un pan de la population ? Or, maintenant le streetwear se range à ses côtés, sur les bancs des premiers rangs des défilés. En soi, ce n’est pas une mauvaise chose : la dernière collection Homme de Louis Vuitton en collaboration avec Supreme, malgré la pointe de sarcasme qu’elle suscite en moi, m’a séduite. En plus d’être franchement réussie, elle représente l’essor et l’apogée du géant de la sape street, qui a commencé incognito dans une petite boutique à NYC, et qui grâce à ses collaborations audacieuses a su se démarquer et s’imposer comme référence ultime dans l’industrie.img_2343img_2368Mais justement, depuis, tout ne semble que vague répétition de ce modèle. Ou alors pâle copie de la ligne Yeezy de Kanye West. Comme si la mode de la rue s’était rangée bien sagement, suivant, yeux fermés, les grosses têtes derrière cette machine à dollars. Comme si, en fait, elle s’était tue. Alors bien sûr, comme tout phénomène de société, et comme on peut l’observer chez les grunge, les hippies, les hipsters etc, ces mouvements de frénésie vestimentaire créent un sentiment d’appartenance à un groupe. Une nouvelle idée du beau, du portable, une nouvelle idée de la mode en émanent. Et la mode, insatiable, s’en inspire toujours.

img_2340img_2349Pourtant, en marchant à Barbès, je me balade à travers les merceries, les marchands de tissus, où des fringues sont roulées en boule dans des bacs, vendues à 1€, où l’on peut croiser des sappeurs aux tenues chatoyantes, des gosses qui jouent, des vieilles au dos courbé. Des gens sans nom, sans visage, les gens de la rue. Le vrai street style est au plein coeur de la ville : ici, il prend tout son sens.

Amélie Zimmermann.

diffractions

bfaf16a0-cd2d-409e-b5fd-69c30a2f4ab3img_5683Illusions d’optique, écran trouble sur la rétine.
Paupières closes :
être enfant et s’émerveiller des milles couleurs qui apparaissent de nulle part,
de cette obscurité où s’engouffrent d’habitude les mêmes cauchemars.
Comme diffractées par un miracle qu’on ne comprend pas, les couleurs forment de nouvelles formes ;
un monde nouveau monde se dessine,
qu’on devine.
Les portes lourdes de la réalité refermées, quelques images rescapées
s’obstinent et s’incrustent.
Ancrées dans un imaginaire qui se construit grâce à elles.img_5480img_5377img_5382img_5355img_5630img_5347Le regard glisse, on voit ce que l’on veut voir
et on ignore ce qui pour une raison inconnue nous indiffère
– nous passe juste comme ça, à travers.
L’acuité de nos perceptions n’est pas si exacte, l’exactitude de l’oeil impossible :
Le monde naît
N’est qu’une réalité intangible.
Les rues en spirale deviennent des labyrinthes tortueux :
les silhouettes gauches des passants, les ombres tapies au coin des rues, klaxons sur les boulevards, feuilles mortes sous les arbres nus
les matins brumeux au bord des rivages, tous ces visages
– que l’on ne voit pas car notre vision s’y perd ou peut-être car leurs traits s’effacent déjà.
Tout, tout cela, toute cette vie, c’est d’une immensité infernale dont on se délecte, dont l’esquisse de nos rêves s’est inspirée :
belle dans la laideur, magistrale.
Et pour supporter les pires tours d’une vie qui frappe chaque coup un peu plus fort
ferme les yeux parfois,
imagine les désirs ardents qui à l’intérieur vibrent : trouve l’univers divin d’où viennent tes rêveries vagabondes
réinvente les courbes délicieuses de ton corps…
Va jusqu’à confondre le vrai et l’illusion.
Va jusqu’à ne plus rien voir de la vérité sordide ; va jusqu’à ne plus voir que les vertiges de tes créations.img_5328

Amélie Zimmermann

haute-couture, merci

Je me demande souvent pourquoi j’aime tant la mode. Pourquoi, au fond, ce monde étrange que je ne connais que de loin, m’est-il si cher, précieux ? Je pourrais tout autant le haïr, lui et ce qu’il représente. Il ne me faudrait que peu d’efforts pour en dresser un réquisitoire poignant et en faire mon ennemi juré. On dit que la frontière entre amour et haine est mince, illisible, et que l’un se nourrit de l’autre avec la même véhémence ravageuse. Mais ce sont toujours les collections Haute-Couture des maisons les plus prestigieuses qui me rappellent pourquoi j’aime la mode, et d’un même coup me réconcilient avec tout le reste.

La semaine dernière à Paris, une valse singulière s’est dansée sous le soleil timide de la ville. On l’aurait dite codifiée, car la valse l’est comme la Haute-Couture ; réservée à une minorité d’une minorité privilégiée, froide et même glaçante d’impersonnalité. Bref, une danse sans tournis, un bal sans vie : la valse des défilés haute-couture printemps/été 2017 aurait du l’être. La rigidité de cette institution presqu’effrayante semble déphasée avec le monde contemporain, aux antipodes des valeurs et des goûts de cet ancien temps dont le souvenir est amer. Des vêtements trop chers, ridicules car non fonctionnels, une petite liste de clients anonymes et richissimes d’un argent dont on ignore l’origine  : la haute-couture est tout de ce que l’on devrait détester. C’est une bulle détachée, suspendue, qui vole là-haut, plus près des nébuleuses que de la réalité, s’éloignant des impératifs d’un monde terrestre qu’elle snobe, qu’elle ne voit pas.

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Comprendre la haute-couture ainsi, c’est ne pas la comprendre du tout. Et cela, c’est compréhensible : comment concevoir des milliers d’heures passées à broder des fils d’or, à tisser des étoffes qui ne seront portées que le temps d’une soirée, comment concevoir des sommes astronomiques pour de simples habits ? Il ne faut pas s’arrêter à ces  considérations. Il faut entrer dans la beauté de cet univers unique sans attentes, sans préjugés, pour se laisser s’étonner et voir d’un regard nouveau la portée de ce qui paraissait alors comme futile et vain. La haute-couture n’est pas une vanité poussiéreuse. En fait, elle saisit et capte avec plus de justesse que n’importe quel art le mouvement de vie dans son tumulte et son chaos.

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Peu de maisons de couture se prêtent à ce jeu sans règles. Il est sûrement trop risqué : trop d’argent, trop de comptes à rendre, trop de pression. Mais à la fois, c’est l’occasion pour les créateurs d’exprimer leur talent dans une liberté totale. Pas de contrainte de budget, pas de contrainte de conventions : c’est le moment de l’année où leurs rêves les plus fous peuvent prendre forme. On attend pas d’eux un simple vestiaire : les vêtements ont dépassé cette fonction qui leur est propre. Il s’agit de chercher d’autres finalités aux parures du corps, il faut exploiter ailleurs de nouvelles utilités à l’habit. La haute-couture est expérimentale. Elle réinvente dans le fond et dans la forme la conception usuelle que l’on a des vêtements. Par la quasi perfection technique des petites mains (chez Valentino, l’une d’entre elles signe ses créations d’une fleur minuscule), l’incroyable richesse des matériaux de luxe, la mode s’emporte loin du cadre ordinairement de rigueur. Peu de maisons de couture, donc, mais pourtant une diversité saisissante au sein des courageuses participantes.

Iris Van Herpen donne à ses mannequins des allures d’aliens d’un monde parallèle : c’est elle qui pousse la haute-couture au-delà des idées que l’on en a. Futuriste, peut-être même visionnaire, son travail sur de nouvelles matières et de nouvelles découpes de patrons créé à travers les illusions d’optiques et les symétries (dé)structurées des normes nouvelles pour la mode. John Galliano chez Maison Margiela pense aussi l’habit sous une forme inhabituelle. Comme toujours chez lui, les tenues se succèdent dans leur élégance singulière. La mode, comme le théâtre, est le monde de l’illusion et de l’artifice. Des visages apparaissent sur des manteaux parfaitement coupés. On ne sait plus à quelle femme on s’adresse : elle dévoile son corps, mais se cache derrière un masque.

La haute-couture n’a pas d’ambition politique apparente. Mais il faut savoir lire entre les lignes, ou plutôt entre les coutures. Car tout ce qu’elle fait, la haute-couture le fait avec finesse et subtilité. La noblesse de son artisanat l’adresse à un public du monde entier : les acheteurs sont de toutes nationalités, ceux qui se contentent de l’observer les yeux brillants sont partout, connectés. Les photos circulent vite, le défilé doit pouvoir faire écho aux cultures différentes. Et c’est là que frappe la force de ce monde : il n’est pas question de fractionner les pays, d’ériger des murs, d’appropriation de culture et autres pseudo grandes idées viles et vides de sens. La haute-couture est un langage universel qui s’inspire de toutes les civilisations, qui prend de tout, comme d’un roc solide sur lequel s’appuyer. Elle taille et façonne le diamant brut à sa façon, en piochant deci delà, en  unissant des mondes, en faisant en naître d’autres. Elie Saab a puisé dans ses origines libanaises, mais aussi et surtout dans les trésors d’Egypte pour allier au chic parisien de sa maison un parfum d’Orient enivrant. Ses robes, moins décorées qu’à son habitude, portent la fraîcheur de la nouveauté (peu habituel chez Elie Saab) et d’horizons démultipliés.

Et la haute-couture ne s’adresse pas qu’aux vieilles botoxées 35 carats aux doigts. Les femmes sont ses héroïnes. Tantôt divinités, déesses vestales, tantôt intrépides ou androgynes… Il n’existe ni code ni lexique, les femmes sont : elles sont ce qu’elles veulent être, s’habillent pour flâner dans un labyrinthe bucolique chez Dior (dont la collection, romance d’une élégance infinie, a dépassé toutes mes attentes car alors déçue du premier défilé de Maria Grazia Chiuri en septembre, j’ai été ici conquise – comme quoi, la haute-couture est un terrain où il faut se laisser surprendre car la surprise y est toujours agréable). Elles s’habillent pour défier les archétypes de la féminité chez JPG, elles s’habillent, oiseaux de nuit couleur orangée, pour affronter les démons des soirées d’été chez Armani Privé. Et Karl Lagerlfeld, en faisant miroiter tous leurs profils sur des miroirs à perte de vue, rend hommage à Gabrielle Chanel et décide de ne pas conférer d’identité prédéfinie aux femmes. Selon chaque angle, chacun des miroirs, elles montrent autre chose, et seules face à l’infini de leurs reflets, elles s’admirent et sont éternelles.

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Il est très difficile de mettre des mots sur la mode, sur les vêtements, sur ce mouvement dont on ne sait même pas s’il relève de l’artistique ou de l’industriel. Ici, les robes haute-couture ne sont cousues qu’à la commande de certaines clientes, sur leurs mesures à elles : elles sont des pièces uniques, sorte d’oeuvres d’art et d’artisanat, mais font pourtant partie du microcosme de la mode, industrie tourbillonnante, business codifié. Cette ambivalence rend la haute-couture inédite. Elle touche à ce qu’il y a de plus trivial, elle attire les pouvoirs les mieux placés et les plus grandes fortunes, mais elle existe bien au-delà de ce simple rapport de biens à vendre. Tout en étant le paroxysme de la société de consommation, de la suprématie oligarchique et du m’as-tu-vu insupportable, elle échappe comme par magie à ces vulgarités et tend à d’autres fins. Peinture, architecture, cinéma, poésie, théâtre, sculpture… La mode emprunte à tout cela, elle mélange tout, syncrétisme culturel qui sort même s’inspirer dans la rue : elle ne connaît ni frontières ni limites, elle subsiste dans cette liberté presqu’écrasante qui échappe à l’entendement. Il faut être fou pour passer des milliers d’heures à construire une robe, il faut être fou pour dépenser des milliards pour pouvoir la porter. Cette démesure nous dépasse. Nous fascine. Nous fait rêver. Exactement comme le défilé Valentino. Chaque pièce était nommée d’après une figure mythologique. Les femmes évoluent dans un univers onirique, irréelles, flottant dans leur robes vaporeuses et pourtant d’une modernité au visage nouveau. C’est cela, la visée de la haute-couture. Elle vient de toutes les formes de vie pour en inventer de nouvelles, alors qu’elle ne paraît jamais concernée. Elle permet le rêve, par le voyage de la vie.« Les rêves nous rendent humains » a soufflé le créateur Pierpaolo Piccioli dans les coulisses où l’ultime métamorphose se génère. Les chrysalides sont libérées, le temps s’arrête. La haute-couture déjà nous a transcendé.

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dior (images: vogue.fr)

Amélie Zimmermann

outfits matching moods

Le mois de janvier est toujours le plus long, le plus froid de l’année : les journées se recoupent dans leur longueur, elles se ressemblent et se répètent. Tous les matins on se réveille dans une langueur monotone, tous les matins on se sent un peu différent par rapport au matin d’avant. Et, en fonction de cette subtile inflexion de nos humeurs journalières, on pioche quelques habits un peu au hasard, qui reflètent les états d’âme glacés des hivers les plus rudes.

Amélie Zimmermann

couleurs

« La couleur surtout et peut-être plus encore que le dessin est une libération ». Henri Matisse

Au nombre de sept, par une infinité de déclinaisons et de nuances, elles marchent, volent, se marient, se déchirent, fractionnent et façonnent le monde selon la dextérité de leurs humeurs volatiles. Immatérielles, elles sont invisibles et pourtant elles sont partout. On pense selon elles, on ressent en fonction d’elles. Les couleurs : le trésor de l’arc-en-ciel, bijoux esthétiques, filtres du monde. Mais aussi vecteurs de conventions culturelles et reflet des idéologies des sociétés : c’est là l’objet d’étude de Michel Pastoureau dans de nombreux de ses ouvrages. En les lisant, mes yeux se sont ouverts sur la portée du prisme chromatique que l’on oublie bien souvent d’analyser. Que disent-elles de nous ? Quels secrets renferment-elles ? Hermétiques et mystérieuses, reconstituer leur histoire s’avère être pour lui un défi de taille. Dans la mode, la couleur est essentielle. Elle passe par le noir et le blanc, camélias de Gabrielle Chanel, clichés d’Helmut Newton : la lumière jaillit, les formes se dévoilent, les masquent tombent. Et soudain éblouis par la densité et la saturation d’une couleur trop vive, par une synesthésie inexplicable de nos sens, elle résonne en nous et nous évoque des sensations par milliers.

rouge
violence virulente qui vire au mauve, les roses rouges saignent et leurs épines ont blessé les petits coeurs tout mous des jeunes amants, coeurs endoloris par l’afflux sanguin qui fait prendre à la chair cette odeur bestiale et qui fait à leur esprit perdre la raison.
violence de cette passion soudaine, subite, subie : des flammes dans les yeux elle ne porte qu’une robe couleur rubis et porte à ses lèvres ourlées un liquide délicieux qui l’emporte dans l’élan redoutable de l’ivresse.
bleu
vague à l’âme, légèreté du coeur, tristesse aiguë. les limites entre les horizons sont troubles, tout n’est plus qu’un souvenir lointain, imaginé, vécu ?
vert
liberté instinctive et animale. La vie prend ses airs de brute, sauvage, elle attaque et t’attaque. tout est possible, tout est de trop. Démunis face à une puissance qui dépasse les altérations de l’esprit humain : paysage pittoresque qui t’émeut, reprends ta vie entre tes mains.
blanc
le silence des êtres disparus suspend dans l’air leur souvenir. Si fort, assourdissant. Une photo sort de l’appareil où rien n’apparaît : les quelques secondes où il faut se l’imaginer avant que le charme ne soit rompu.  Des secrets gardés par des corps inanimés qui se meuvent pourtant dans l’inertie étourdissante de l’amour : la beauté pure d’une larme qu’on prend innocemment pour une perle.
rose
ne pense à rien, laisse toi emporter par les folies de ces verres qui font qu’on meurt d’envie de t’embrasser ; ton cou, ta nuque, tes paupières, la fossette au coin de ta joue. ne pense à rien, ta main trace par elle-même son chemin. Sur le papier elle dessine des formes divines, sur ton corps elle se perd. Ta tête explose en feux d’artifice, ta jeunesse butine. Printemps de ta vie, aube de tes jours, ton souffle s’altère et ton coeur court.
noir
comme le regard assassin d’une femme blessée. Le monde s’effondre, jungle apocalyptique, étrange brasier dont il ne reste rien. Les pupilles se dilatent quand le temps s’arrête. On y voit rien. Rien. Désillusion, doutes, peur immense face au chaos orchestré derrière ses cils recourbés. Il fait froid et humide et la solitude ronge tout ce qu’il restait. Mais par terre, des cendres fument et, lentement, tu renais par elles. Résurrection.

Amélie Zimmermann

party hardcore

Plus que quelques jours avant nouvel an. Nouvelle année : bonnes résolutions, nouveaux départs, établissement et réalisation de projets sérieux… Quoique. C’est surtout l’occasion d’observer d’un peu plus près la très sulfureuse tendance propre à la mode de s’adonner à l’art de la fête (car quand il s’agit de mode, la fête devient un art). Budgets illimités pour frissons garantis, scandales interplanétaires et coups marketing en or, les soirées dans la mode sont des passages obligés, des réunions d’affaires dans lesquelles se croisent les plus grandes fortunes du milieu. Forcément, elles nourrissent les tabloïds et captivent la foule, pratiques quasi rituelles pour ceux qui en font partie. Focus sur une controverse épineuse.

Comme dans toute autre dimension de l’art, la mode peut s’étudier et être analysée chronologiquement, décennie après décennie. Elle est une suite logique d’avancées et de régressions de la société, elle suit ses tendances pour parfois en provoquer, avant-garde qui souvent ne se comprend qu’avec le recul et la distance qu’instaure le temps. En ce sens, il est intéressant de s’arrêter sur l’une des premières et des plus passionnantes ères de ce phénomène : les années folles. Gatsby ou l’homme mystérieux dont on connaît mieux les soirées attitrées que l’identité ; c’est les robes à franges, coupes à la garçonne et jazz en fond sonore, la prohibition qui fait couler à flot l’alcool et charme ses consommateurs clandestins. Le succès du film de Bar Luhrmann sorti en 2013, avec Di Caprio en tête d’affiche et la participation d’artistes musicaux très en vogue, est bien la preuve de cette fascination qu’entretient l’opinion publique pour un monde autant esthétique que dangereux. Mais c’est aussi un courant de liberté intellectuelle et l’émancipation des femme que véhiculent ces années mythiques. Elles abandonnent la torture du corset et adoptent un vestiaire plus masculin, jouant ainsi avec les genres. Monocles et chapeaux cloches à la Sylvia von Harden, les femmes ont une dégaine, elles ont du chien, du caractère, ce qui ne semblait pas permis jusque là. Fumer, conduire en voiture et boire de l’alcool étaient des activités réservées aux hommes : elles se les approprient désormais et inventent l’idée d’une femme contemporaine.

L’austérité de la 2ème Guerre Mondiale fait se perdre le goût de la fête. Il faut attendre les Swinging Sixties londoniennes pour qu’il revienne en force. Réelle renaissance culturelle, c’est l’occasion pour une génération nouvelle de bâtir une société qui lui ressemble. On doit à Mary Quant la minijupe, reprise ensuite par Courrèges, mais surtout vivement critiquée par Gabrielle Chanel qui représente alors un passé révolu et qui enterre définitivement sa carrière à cause de ses dires sur la « laideur des genoux » des femmes. La mode bouleverse ses codes, se réinvente pour survivre. Les mannequins ont désormais des noms, on connaît et reconnaît surtout Twiggy qui incarne la désinvolture d’une jeunesse cherchant à s’amuser. Révolution sexuelle, musicale, artistique : on se croise dans des clubs à Londres, on danse sur les Beatles. Les grands noms du moment sont Andy Warhol, Gainsbourg ou Gainsbarre selon l’humeur, Jim Morrison et le club des 27 qui avec les excès de l’époque s’agrandit peu à peu. Et surtout en matière de mode, YSL : Yves est passionné et brule sa vie d’un brasier douloureux, inspiré par Bettie Catroux qu’il rencontre dans la célèbre boîte de nuit parisienne Chez Régine, dont l’enseigne existe toujours aujourd’hui. Les drogues (LSD, héroïne) circulent entre les groupes, chez les « génies créateurs », la Beat Generation comme modèle. Saint Laurent signe l’un de ses premiers parfums dans les années 70 avec l’espoir de faire contenir dans son flacon un résumé de l’esprit sixties, addiction et sensualité se consumant irrésistibles et destructrices. Il l’appelle Opium. Le scandale, toujours et encore.

Les nineties vont en faire une spécialité. La mode se déconstruit et entre en collision avec les bonnes habitudes qu’elle avait prise dans les années 80. Années durant lesquelles la perfection des canons de beauté, des corps des supermodels, de leurs cheveux et sourires étincelants, couplée à celle des vêtements hyper glamour dont elles étaient les égéries vont vraisemblablement inspirer une répulsion nauséeuse à la génération suivante. Une nouvelle vague de talents émerge : jeunes créateurs, japonais notamment (Yohji Yamamoto, Rei Kawakubo), mannequins plus jeunes encore (Jaime King, Kate Moss en tête de file), photographes subversifs (Corinne Day, Davide Sorrenti). Désillusionnés et pour la plupart un peu perdus, ils lancent l’Anti Fashion : une mode qui ne se veut pas mode, décousue et déséquilibrée. Elle remet en question l’idée même de beauté et cherche à déranger son public. Noircie, salie, elle n’hésite pas à représenter les dysfonctionnements les plus insupportables de la société : la consommation en masse de l’héroïne, qui s’achète facilement et à bas prix. Les journalistes, et même le président des Etats-Unis Bill Clinton lui-même diabolisent la mode qui selon eux promeut cette tragédie. Ils nomment ce mouvement qu’ils prennent pour simple tendance l’heroin chic. La mode se défend comme elle peut face à cette accusation que beaucoup trouvent injuste : la finalité de la mode n’est pas de montrer des vêtements, mais de montrer la société et de pointer là où ça fait mal. Qu’il s’agisse du showbusiness (industries de la musique et du cinéma) ou tout simplement de la rue, on fait la fête sans mesure, sans retenue, dans l’abandon le plus total. Cette transe frénétique se meurt avec l’overdose de Davide Sorrenti, âgé de 20 ans à peine. Sa mère rédige une lettre ouverte pour rendre compte de ce que cet étourdissement de festivités camoufle en réalité : la détresse d’une jeunesse agonisante. Vogue publie en Europe ce témoignage poignant, le monde ouvre enfin les yeux sur un problème dont la portée va hélas bien plus loin que celle du monde de la mode.

Depuis les années 2000, les magasines se délectent des frasques des célébrités se pavanant aux soirées organisées par les maisons de couture, les blogueurs, les stylistes. Désormais réelle institution codifiée, la soirée dans la mode est un faire-valoir où il faut savoir se montrer. Si certains jouent la carte de la débauche (Paris Hilton, grande adepte), aujourd’hui à l’heure du politiquement correct c’est avec des pincettes qu’on fait la fête. Des marques de grande distribution comme H&M n’hésitent pas à résilier leur contrat avec certains de leurs mannequins dont le comportement n’est pas irréprochable. Toujours est-il que quoiqu’il s’y passe, ces soirées laissent derrière elles des légendes urbaines, et devenues mythiques elles entretiennent avec soin leur image qui fascine et qui, surtout, fait vendre.

money never sleeps, juste comme la mode.

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Je vous souhaite une année 2017 riche et belle

Amélie Zimmermann