intimacy, ed.1

intimacy c’est une série de vidéos où les images mises en scène veulent dire la beauté des choses simples du bout des doigts : comme un sourire insoupçonné, une main tendue dans de l’eau glacée, comme des étreintes secrètes que personne ne voit, des regards qui ne savent pas mentir, une veste qui traine par terre avec renversés les trésors du fond de ses poches, des mèches de cheveux en bataille parce qu’on a pas eu le temps de les coiffer, un verre d’eau fraiche après une journée au soleil, des habits fripés de les avoir trop portés. intimacy c’est les détails qu’on oublie parfois de regarder, c’est les moments intimes qui font des êtres humains, des hommes.

Amélie Zimmermann.

intemporelle

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Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues. 

Quelques vers de Paul Verlaine, Mon rêve familier. La suavité de ses mots, les consonances qui résonnent incessamment dans nos têtes : il évoque ici le temps, celui qui passe et fait tout disparaître, qui triomphe face aux vanités des existences fragiles. Nous, face à ce temps qui nous échappe, nous essayons tant bien que mal de vivre des vies arrangées. On se dit héritiers et on se lègue des trésors ; on invente des patrimoines pour défier l’éternité ; on apprend l’histoire ; on pense au passé ; parfois les jeunes se sentent vieux et les vieux se croient jeunes ; certains d’entre nous ont droit à la postérité ; d’autres, à l’oubli. Les vêtements, parce qu’ils portent ou détruisent les codes des époques, révèlent à l’homme sa propre conduite face au temps : sa manière, singulière et consubstantielle à son espèce, d’en avoir peur et de vouloir toujours le dépasser. Cette course interminable dans laquelle il se lance et consume son énergie, c’est une course contre le temps qui lui rappelle à quel point il n’est rien, rien d’autre qu’un mortel parmi l’immensité des univers qu’il ne connaît pas. Mais c’est aussi une course qui donne sens aux existences humaines : la mode l’a compris. Et pour cela, elle veut le transcender, le temps. Car elle ne vit qu’à la mesure de son rythme à elle, elle se permet de ne pas être à la même heure que les autres, suivant les soubresauts de son tempo décalé. Souvent en avance, elle cherche dans le passé des mystères irrésolus pour donner au présent la pulsation qui le fait vivre – plus fort. 

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Les vêtements subissent le temps de façon directe et brutale : salis, usés, ils sont sa première proie. Avant même d’attaquer le corps et de ronger la chair, le temps marque le tissu qui le protège des dangers extérieurs et renferme ses secrets. C’est comme cela que vit la mode : à travers le corps qui la porte, face aux critiques de l’époque qu’elle dessert. Elle est la communion de ces différents temps que l’on décline communément par trois : le passé, le présent, l’avenir. La mode permet de comprendre l’état d’une société, ses avancées ou ses retours en arrière. Avant-gardiste ou nostalgique, elle revêt à l’envers tous ces codes sociaux, redéfinit les repères temporels alors devenus flous. Ces fonctions multiples rendent son oeuvre périlleuse : on dit que la mode fonctionne par phases, qu’elle se recycle, que tout redevient « à la mode » un jour ou l’autre. D’ailleurs, bien souvent on parle des modes au pluriel, des tendances, celles qui fanent et disparaissent, qui vont et viennent comme le soleil se couche et se lève chaque jour. Pourtant, et c’est là que le paradoxe advient, la mode aspire à quelque chose d’autre. Une sorte d’immortalité, une visée atemporelle ?

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L’ambivalence de la mode, c’est d’être à la fois de son temps, et à la fois en avance. Pour durer, toujours. C’est  là l’objectif des photographes, des stylistes ou des mannequins : durer. Tous partagent la même crainte obsédante : ne faire que quelques saisons puis être dépassé. Ne plus être dans l’air du temps. En fait, il faut incarner une modernité qui pourra encore surprendre dans 20 ans, et à la fois il faut représenter une beauté teintée de mélancolie, qui appelle aux souvenirs de temps perdus. On voit dans la mode se détacher des mouvements emblématiques de leurs sociétés. On reconnaît facilement le style des 70s, on sait d’un coup d’oeil différencier les robes du Jazz Age à celles des pin up des années 50. Et parmi ces phénomènes, parfois se détachent des photographies non datées, où le même oeil pourtant expert et habitué semble alors incapable de reconnaître un quelconque indice temporel. Un tailleur Chanel qui sculpte une silhouette, un smoking YSL qui redéfinit la taille. Des pièces classiques, des lieux communs de la mode, revisitées et réinventées jusqu’à ce qu’on perde de tête leur origine, le jour où elles sont nées, celui où elles ont été enfilées pour la première fois. C’est peut-être cela, la reconnaissance ultime pour un créateur : être tant porté qu’on ne sait plus qui l’a fait, quand, où et à quelle occasion. Ou alors ne pas l’être du tout, et par les chuchotements des passionnés, survivre et devenir un mythe. Une légende. Les maisons de couture héritières d’un passé riche et complexe, de traditions qui les font vivre, d’un style qui traverse le temps, sont confrontées à la difficulté d’innovation dans le respect de ces coutumes à qui elles doivent leur renommée. Aujourd’hui, les directeurs artistiques jouent aux chaises musicales et changent de job comme Riri de coupe de cheveux : c’est sûrement plus facile pour eux, oiseaux libres et volatiles, d’apporter de la fraîcheur à une marque qui vit depuis plus de 100 ans. Chacun d’entre eux, par la même occasion, donne un peu de son identité. Raf Simons apporte chez Dior son amour de l’épure, avant de renoncer à ce poste pour ouvrir sa maison à lui ( est-ce trop de pression que de s’inscrire dans la lignée d’un couturier tel que Christian Dior ? Pas de marge de manoeuvre suffisante ?). Olivier Rousteing au contraire s’en amuse et ne cesse de teinter les pièces iconiques de Balmain (volumes soignés, épaules rehaussées, taille marquées, une sophistication légère et désinvolte) de ses codes à lui – qui sont ceux d’une génération nouvelle, d’une manière nouvelle de voir la mode. Rachetée par une société d’investissement de la famille royale du Qatar en 2016, propulsée sur la scène internationale par une autre famille, les très médiatisés Kardashian, dont l’empire est comparable, la maison autrefois ouverte par Pierre Balmain en 1946 à Paris est à dix mille lieux de ses origines timides et modestes. Pourtant, c’est ainsi qu’elle réussit à braver le temps. Karl Lagerfeld lui aussi rompt avec la tradition, en arrivant tout jeune et tout frais chez Chanel en 1983 alors que le monde entier disait la maison déjà morte et enterrée, après les scandales et la fin de carrière difficile de Gabrielle. Car s’il faut en garder les trésors précieusement, ce sont les moments de rupture qui sont inévitables et surtout indispensables pour la survie de ces maisons de couture. Et maintenant, toujours critiqué et à juste titre critiquable, Karl reste celui qui incarne l’esprit de la mode : inventif, versatile et novateur, mais surtout ancré dans ce qui est moderne, actuel, contemporain, de son temps.

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Mais justement, la mode n’a-t-elle pas un problème avec cela : vieillir ? Toujours à combattre la ringardise et le vieillot, à guetter avec avidité les symptômes de la vieillesse. Symptômes jugés maladifs, dépréciatifs d’un âge dont est pourtant attribuée la sagesse. Alors la mode se veut intemporelle, pourtant elle reste scotchée à sa peur de voir sa peau flétrir, son dos se courber et ses cheveux perdre leur éclat. Si bien qu’elle est devenue de manière systématique synonyme de jeunesse. Cet automatisme aliénant sous-entend qu’il n’y a qu’un seul âge pour être dans la mode, pour être glamour ou pour aimer son corps, le trouver beau, attirant, pour lui donner le droit de s’assumer : celui des premières fois, des insouciances des bouts des nuits, des chairs tendres et des peaux lisses. Les mannequins, dont la carrière éphémère ne promet pour la plupart que quelques années de rayonnement, sont recrutées très jeunes. Dès 14 ans avec des programmes de casting comme les concours Elite Model Look,  les futures new faces sont épiées et recrutées alors que leurs grands corps encore gauches sortent à peine de leurs chrysalides. Et si elles sont moins jeunes, il faut que leurs visages soient juvéniles, chérubins d’une beauté mutine, poupines aux jambes de gazelles. Parce que l’on cherche de la fraicheur et que l’on est persuadés qu’on ne peut la trouver que dans l’enfance ou l’adolescence, on ne représente que les jeunes et leurs corps secs et tendus, prêts à affronter la vie avec le désir et l’ardeur qu’on attribue qu’à eux. Comme si tous les autres âges n’étaient rien d’autre que le flétrissement de la vie, la décrépitude du corps et l’endormissement apathique de l’esprit. Comme si ne pas être jeune signifiait être laid, dépassé. Pourquoi la mode n’offre-t-elle que des odes à la jeunesse ? Pourquoi oublie-t-elle toujours qu’il existe un temps pour tout ?

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Sophie Fontanelle, journaliste mode chez l’Obs, instagrammeuse et icône mode second-degré, assume ses cheveux blancs (magnifiques), assume sa beauté qui pèse dans l’assemblée des – de 25, assise aux front row aux côtés des jeunes stars souvent déjà botoxées. Et elle est géniale, l’oeil malicieux, la vivacité d’esprit retranscrite à travers celle du corps. Un corps qui est toujours là, organique et bien vivant, revêtu de parures expérimentales, d’un style neuf et surprenant. On pourrait en faire l’allégorie de la jeunesse, si par jeunesse on entend vie, beauté, générosité et idées. L’allégorie de la femme qui s’en fout, nonchalante face au temps qui ne peut rien contre l’amour qu’elle donne, qui déborde, la passion de la mode qui la porte. Il faut aller contre les idées reçues qu’à partir d’un certain âge, on ne peut plus se permettre certaines choses : les baskets non, les manches courtes certainement pas, les minijupes il faut oublier. Car ce qui est ridicule, c’est de passer à côté de tout cela. Pourquoi photoshoper les rides, effacer les marques du temps sur la peau ? Les photos de Peter Lindbergh ont pour seul filtre celui du noir et blanc, celui de la vérité. Et quand il photographie des monuments tels que Jeanne Moreau, Isabelle Huppert, Cate Blanchett ou Iggy Pop, il ne retouche pas ce que la mode verrait d’imparfait en eux. Il immortalise les personnalités les plus impressionnantes, quelque soit leur âge, les magnifie par son regard perçant qui sait où trouver justesse et émotion. Ses photographies n’ont rien besoin de plus. Elles sont immortelles ; suspendues hors du temps. Pourtant, partout on placarde une image conventionnée de la parfaite jeunesse, une esthétique dictée par des codes sociaux dont la mode semble avoir peur de s’affranchir. Mais la mode ne se revendique-t-elle pas justement pionnière, porte-parole des libertés et des messages  sagement cachés sur le bas-côté de la société des gens « comme il faut » ?

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Bien sûr, la mode est identitaire : les jeunes sont directement concernés, ils se créent une appartenance à un groupe ou au contraire une singularité qui leur sont propre. Ce sont eux qui sont les muses ; on observe leurs interactions avec le monde, la manière dont ils parlent, dont ils bougent, leur façon de porter un jean ou un foulard. Aujourd’hui plus que jamais, une fissure entre les générations semble séparer deux univers. Les technologies et la révolution numérique bouleversent les métiers, les services, les rapports humains. Sûrement parce qu’incompris les jeunes fascinent, et on cherche quelque part à capter l’essence de cette jeunesse qui s’adapte plus vite que la musique, qui fait tout à la fois et pourtant ne fait rien (les muses de Jacquemus, ces filles de la piscine, qui traînent et errent comme des fantômes sans but, le Gucci Gang et les jolis minois des réseaux qui se languissent face aux caméras). Mais le contact entre les générations se rétablit. On voit Iris Apfel, 95 ans, égérie Mac, les photos de la mamie de Sacha Golberger, Mamika, comme héroïne ultra moderne. Depuis quelques temps, la mode se décline et il n’existe plus de lois pour la porter. On va dans des friperies, on fouille le regard alerte dans les grands bacs à 1€ de chez Freep’star, on porte les vestiges du passé en leur offrant des vies nouvelles. Comme cette jupe sur les photos. Qui avant moi l’avait boutonnée, puis déboutonnée ? Qui avant moi la pliait dans son placard ? Les vêtements parlent d’eux-mêmes, nous racontent des histoires. Peut-être qu’il est temps de ne plus s’imposer de barrières et de laisser libre cours à la simple communication des individus, quel que soit leur âge, leur origine sociale. Peut-être qu’arrêter le temps, ou devenir éternel, c’est tout simplement assumer les années qui passent. Le temps qui ne nous écrase pas, mais plutôt qui nous porte de par le monde. Nous rend vulnérables, forts, peureux et braves. Celui qui passait déjà avant nous, et qui nous dépassera.

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Amélie Zimmermann.

dessins de mode

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C’est à priori de ce premier coup de crayon que naît la mode. Lorsque d’un tracé pourtant presque aléatoire la page blanche se remplit, les formes se devinent. Une silhouette, en quelques traits décisifs, est là. Le nouveau visage de la collection, les tendances futures : tout s’y tient. Le dessin de mode capture ce qu’il y a de plus vif dans l’esprit du créateur. Ce qu’il ne peut exprimer ni avec des mots, ni avec toute autre forme d’art : il a désigné la mode pour traduire le langage incompréhensible de ses visions et de ses rêves.

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C’est ce dessin qui doit alors parler de lui-même, se suffire à lui-même. Il doit pouvoir donner aux ateliers, aux petites mains, à ceux qui vont créer tissus, accessoires, maquillage et coiffure, les indices précieux pour mettre en forme l’idée originelle, celle qui porte la collection et son message. C’est ce dessin aussi qui doit capter déjà le mouvement de la femme qui portera l’habit ; il doit, bien que plat et sans vie, être animé. Il faut l’ingéniosité, la virtuosité des grands créateurs pour pouvoir, par ces éclats de couleurs sur le papier permettre à l’industrie de fonctionner. Car ce sont eux qui sont dans ce qu’il y a de sûrement le plus artistique dans la mode : les sketches de certains couturiers pourraient être des tableaux sans toile ni cadre, des tableaux dont seule leur beauté propre suffit.

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C’est ce talent qui  précisément leur permet souvent d’accéder à d’autres rôles que celui qui leur est propre, que celui de faiseur de vêtements. Karl Lagerfeld a de nombreuses fois collaboré avec l’Opéra de Paris pour dessiner les costumes des ballets : au début d’année, Benjamin Millepied lui a demandé d’habiller ses danseurs pour le Brahms-Schoenberg Quartet de George Balanchine. De plus en plus de musées décident d’afficher ces petits dessins de mode, leur donnant ainsi une légitimité et une crédibilité dans le monde de l’art. Le musée des Arts Décoratifs de Paris expose actuellement costumes, vêtements et dessins de créateurs à l’occasion de son exposition Tenue correcte exigée.

Les outils, les armes des créateurs, ce sont les marqueurs par milliers, la déclinaison infinie des Faber-Castell et de leurs couleurs chatoyantes. Rien de plus, rien de moins : il suffit de peu, finalement, pour créer de la mode. Pourtant, de plus en plus, de nouveaux outils font leur apparition et viennent coupler, ou même remplacer ces traditionnels-ci. Tablettes, ordinateurs, logiciels ultra puissants : les instruments des info-graphistes se retrouvent entre les mains des créateurs. Certains d’entre eux engagent même d’autres mains pour dessiner à leur place (Raf Simons), de plus en plus travaillent en équipe. Les imprimantes 3D elles aussi sont intégrées au processus de création. Toutes ces nouvelles manières de fonctionner permettent l’invention de pièces inconcevables dans la simple « réalité » plastique telle que nous la connaissons. Par exemple, il serait facile de faire à partir d’un logiciel d’infographisme un tissu multicolore dont aucune couleur ne se touche, ou bien des symétries et des coupes parfaitement parfaites. Qu’est-ce que cela signifie pour le dessin de mode ?

Est-ce la fin d’une ère ? Certainement. Et il faut s’en réjouir : toutes ces techniques de création décuplent les horizons envisageables pour les stylistes. Ils peuvent désormais explorer là où auparavant les champs étaient minés. Au XXème siècle, une révolution de ce même genre avait bouleversé la mode : le développement de la photographie, introduite dans la mode par Man Ray, mais exploitée surtout à partir des années 60. Avant, les couvertures des magasines étaient dessinées, et les défilés eux aussi retranscrits à travers les dessins de mode. Désormais la photographie a balayé ces anciennes techniques. Mais le dessin de mode n’est pas mort. Aujourd’hui, dans ce nouveau contexte, c’est le même motif qui se répète. La mode s’enrichit, le dessin de mode survit, indissociables. Souvent, il est nécessaire avant d’envisager une version numérique de dessiner l’objet ; c’est lui qui permet à l’ordinateur de le concevoir, quel qu’il soit. Et même s’il ne le devient plus : l’idée, qui trotte infernale dans la tête du visionnaire, devra toujours y sortir. Et la main, libre et légère, courra sur le papier pour enfin qu’elle y voit le jour.

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Amélie Zimmermann.

face à face : Minh, Marie, Juliette

face à face avec Marie (gauche) 20 ans, Minh (milieu) 18 ans, Juliette (droite) 19 ans

img_2457pour quoi t’habilles tu ?

marie: Tout simplement parce que j’aime me sapper, j’aime les fringues, c’est un plaisir pour moi.

juliette: Ca n’a jamais vraiment été une question pour moi, c’est une convention, il faut s’y plier et si elle n’existait pas… je ne sais pas vraiment ce qu’on ferait…

minh: Parce qu’on a pas le choix.

pour qui t’habilles tu ?

marie: Je m’habille pour moi, vraiment pour moi.

juliette: Pour les gens que je croise dans le métro.

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quelles influences dans ce que tu portes ?

juliette: Je m’influence beaucoup de ce que portent mon frère et mon père : leurs t-shirts, surtout. C’est vrai, j’adore porter des tshirt d’hommes. Mais j’aimerais plus relier mon style au monde de la musique, je le fais peu mais j’y travaille : c’est un peu mon but.

marie: Je dois beaucoup à mes soeurs, surtout l’aînée, qui ont beaucoup de goût et m’ont toujours influencé dans ce que je porte.

minh: Je lisais beaucoup de magazines de mode quand j’étais plus jeune, ça m’a forcément un peu influencé. Mais maintenant, c’est surtout quand je me balade dans la ville : personne en particulier, mais les gens dans la rue, les vitrines.

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le style pour toi :

marie: Je trouve que l’apparence ne fait pas totalement le style. D’ailleurs, elle ne devrait pas être un facteur de catégorisation : je préfère largement quelqu’un avec une aura, un charme, quelque chose qui se dégage de sa personne. Ca lui donnera bien plus de style que quelqu’un qui s’habille très bien de la tête aux pieds mais qui n’a rien a dire.

juliette: Pour moi, c’est surtout la position du corps, la tenue, comment se tient quelqu’un, sa manière de bouger, sa gestuelle. Le style c’est tout un rapport au corps.

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ton style pour toi :

marie: Je reste assez classique mais je marche par pièces : j’ai quelques pièces qui sortent de l’ordinaire (un sac rose, des chaussures spéciales, mon jean à paillettes, etc). Ce sont elles qui « font » mes tenues, en quelque sorte.

minh: J’aime bien mixer les habits, sans avoir quelque chose de défini. J’aime m’habiller sobrement tout en étant chic, je reste dans quelque chose d’assez classique, subtil.

juliette: Mon style peut être androgyne même si j’aime bien mettre des jupes. Je dirais que c’est souvent ample en haut et moulant en bas (rires).

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Amélie Zimmermann

streetstyle à barbès

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Barbès, 11 heures du matin. Le quartier est animé, ça grouille un peu partout, la rue s’active dans une sorte de transe frénétique. Tout le monde vaque, tout le monde dans l’anonymat. On se croise, se voit, quelques éclats de rire, tout le monde pourrait être n’importe qui. C’est de cela précisément dont je voulais témoigner. Appareil photo pendu au cou, on ne me dévisage pas, même lorsque le viseur est collé à mon oeil avide d’images nouvelles, le doigt accroché au bouton, prêt à décocher son arme fatale contre laquelle ils ne peuvent rien. C’est ici que je voulais faire un court reportage.  C’est ici, précisément, qu’il était important d’en faire un.

La Fashion Week de Paris met la ville sous les feux de la rampe : encore une fois, on va s’émerveiller de cette élégance française, on va s’enthousiasmer de nos ciels gris et de notre gastronomie, on va se passionner pour cette silhouette insaisissable, la « parisienne ». Paris clôture le mois des défilés de prêt à porter automne/hiver 2017-18. C’est la cerise sur la gâteau, la crème de la crème, c’est le baiser d’adieu d’un amant à quai. Fougueux, tendre, amer et déjà mélancolique. Les photographes vont arpenter les rues pour immortaliser les look les plus insolites ; extravagance travaillée, insolence cultivée de ces street style qui vont donner le ton de la saison.

img_2362img_2336Tout cela me réjouit, bien sûr. Pourtant, depuis quelque temps, j’observe à distance et en cachant mal mon ironie cette passion de la mode de la « rue » saturer les réseaux, remplir les pages des magazines, envahir les podium (supreme x louis vuitton, par exemple). Les marques « street » ne sont plus street du tout. Leur message même, qui constitue en quelque sorte leur essence ou du moins leur éthique, est complètement biaisé. Supreme, Fila, Champion, A Bathing Ape, Thrasher… Marques anticonventionnelles, promouvant la culture streetwear en passant pour la plupart par le skate, la musique (rap), la jeunesse et ses déboires : il n’en reste qu’une idée un peu lointaine. Pour la plupart, notoriété oblige, les prix ont très vite grimpé sur le marché. Soit : il n’est pas impensable de vouloir entretenir un côté mode de rue tout en assurant une qualité certaine dont il va falloir payer le prix (bien que parfois, un peu excessif pour une pièce de coton). Le vrai problème, selon moi, ou plutôt l’incohérence totale face à laquelle je reste perplexe, réside dans l’uniformisation de ces marques qui se revendiquaient d’abord inédites, originales, porteuses de nouveaux canons, d’esthétiques diversifiées. En marchant dans Henri IV, j’ai vu une jeune collégienne de 13 ans à peine porter un sweat Thrasher. Savait-elle au moins que Thrasher était, avant d’être la nouvelle institution du cool, un magazine de skate revendiquant une culture alors laissée de côté ? Errer dans Colette me laisse seule face à de similaires spéculations, entourée de silhouettes street bien plus à la mode que moi. Mais la culture street n’est-elle pas faite pour innover ? Proposer de nouveaux codes et entrer en collision avec la mode dont la portée exclue bien souvent tout un pan de la population ? Or, maintenant le streetwear se range à ses côtés, sur les bancs des premiers rangs des défilés. En soi, ce n’est pas une mauvaise chose : la dernière collection Homme de Louis Vuitton en collaboration avec Supreme, malgré la pointe de sarcasme qu’elle suscite en moi, m’a séduite. En plus d’être franchement réussie, elle représente l’essor et l’apogée du géant de la sape street, qui a commencé incognito dans une petite boutique à NYC, et qui grâce à ses collaborations audacieuses a su se démarquer et s’imposer comme référence ultime dans l’industrie.img_2343img_2368Mais justement, depuis, tout ne semble que vague répétition de ce modèle. Ou alors pâle copie de la ligne Yeezy de Kanye West. Comme si la mode de la rue s’était rangée bien sagement, suivant, yeux fermés, les grosses têtes derrière cette machine à dollars. Comme si, en fait, elle s’était tue. Alors bien sûr, comme tout phénomène de société, et comme on peut l’observer chez les grunge, les hippies, les hipsters etc, ces mouvements de frénésie vestimentaire créent un sentiment d’appartenance à un groupe. Une nouvelle idée du beau, du portable, une nouvelle idée de la mode en émanent. Et la mode, insatiable, s’en inspire toujours.

img_2340img_2349Pourtant, en marchant à Barbès, je me balade à travers les merceries, les marchands de tissus, où des fringues sont roulées en boule dans des bacs, vendues à 1€, où l’on peut croiser des sappeurs aux tenues chatoyantes, des gosses qui jouent, des vieilles au dos courbé. Des gens sans nom, sans visage, les gens de la rue. Le vrai street style est au plein coeur de la ville : ici, il prend tout son sens.

Amélie Zimmermann.

diffractions

bfaf16a0-cd2d-409e-b5fd-69c30a2f4ab3img_5683Illusions d’optique, écran trouble sur la rétine.
Paupières closes :
être enfant et s’émerveiller des milles couleurs qui apparaissent de nulle part,
de cette obscurité où s’engouffrent d’habitude les mêmes cauchemars.
Comme diffractées par un miracle qu’on ne comprend pas, les couleurs forment de nouvelles formes ;
un monde nouveau monde se dessine,
qu’on devine.
Les portes lourdes de la réalité refermées, quelques images rescapées
s’obstinent et s’incrustent.
Ancrées dans un imaginaire qui se construit grâce à elles.img_5480img_5377img_5382img_5355img_5630img_5347Le regard glisse, on voit ce que l’on veut voir
et on ignore ce qui pour une raison inconnue nous indiffère
– nous passe juste comme ça, à travers.
L’acuité de nos perceptions n’est pas si exacte, l’exactitude de l’oeil impossible :
Le monde naît
N’est qu’une réalité intangible.
Les rues en spirale deviennent des labyrinthes tortueux :
les silhouettes gauches des passants, les ombres tapies au coin des rues, klaxons sur les boulevards, feuilles mortes sous les arbres nus
les matins brumeux au bord des rivages, tous ces visages
– que l’on ne voit pas car notre vision s’y perd ou peut-être car leurs traits s’effacent déjà.
Tout, tout cela, toute cette vie, c’est d’une immensité infernale dont on se délecte, dont l’esquisse de nos rêves s’est inspirée :
belle dans la laideur, magistrale.
Et pour supporter les pires tours d’une vie qui frappe chaque coup un peu plus fort
ferme les yeux parfois,
imagine les désirs ardents qui à l’intérieur vibrent : trouve l’univers divin d’où viennent tes rêveries vagabondes
réinvente les courbes délicieuses de ton corps…
Va jusqu’à confondre le vrai et l’illusion.
Va jusqu’à ne plus rien voir de la vérité sordide ; va jusqu’à ne plus voir que les vertiges de tes créations.img_5328

Amélie Zimmermann

haute-couture, merci

Je me demande souvent pourquoi j’aime tant la mode. Pourquoi, au fond, ce monde étrange que je ne connais que de loin, m’est-il si cher, précieux ? Je pourrais tout autant le haïr, lui et ce qu’il représente. Il ne me faudrait que peu d’efforts pour en dresser un réquisitoire poignant et en faire mon ennemi juré. On dit que la frontière entre amour et haine est mince, illisible, et que l’un se nourrit de l’autre avec la même véhémence ravageuse. Mais ce sont toujours les collections Haute-Couture des maisons les plus prestigieuses qui me rappellent pourquoi j’aime la mode, et d’un même coup me réconcilient avec tout le reste.

La semaine dernière à Paris, une valse singulière s’est dansée sous le soleil timide de la ville. On l’aurait dite codifiée, car la valse l’est comme la Haute-Couture ; réservée à une minorité d’une minorité privilégiée, froide et même glaçante d’impersonnalité. Bref, une danse sans tournis, un bal sans vie : la valse des défilés haute-couture printemps/été 2017 aurait du l’être. La rigidité de cette institution presqu’effrayante semble déphasée avec le monde contemporain, aux antipodes des valeurs et des goûts de cet ancien temps dont le souvenir est amer. Des vêtements trop chers, ridicules car non fonctionnels, une petite liste de clients anonymes et richissimes d’un argent dont on ignore l’origine  : la haute-couture est tout de ce que l’on devrait détester. C’est une bulle détachée, suspendue, qui vole là-haut, plus près des nébuleuses que de la réalité, s’éloignant des impératifs d’un monde terrestre qu’elle snobe, qu’elle ne voit pas.

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Comprendre la haute-couture ainsi, c’est ne pas la comprendre du tout. Et cela, c’est compréhensible : comment concevoir des milliers d’heures passées à broder des fils d’or, à tisser des étoffes qui ne seront portées que le temps d’une soirée, comment concevoir des sommes astronomiques pour de simples habits ? Il ne faut pas s’arrêter à ces  considérations. Il faut entrer dans la beauté de cet univers unique sans attentes, sans préjugés, pour se laisser s’étonner et voir d’un regard nouveau la portée de ce qui paraissait alors comme futile et vain. La haute-couture n’est pas une vanité poussiéreuse. En fait, elle saisit et capte avec plus de justesse que n’importe quel art le mouvement de vie dans son tumulte et son chaos.

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Peu de maisons de couture se prêtent à ce jeu sans règles. Il est sûrement trop risqué : trop d’argent, trop de comptes à rendre, trop de pression. Mais à la fois, c’est l’occasion pour les créateurs d’exprimer leur talent dans une liberté totale. Pas de contrainte de budget, pas de contrainte de conventions : c’est le moment de l’année où leurs rêves les plus fous peuvent prendre forme. On attend pas d’eux un simple vestiaire : les vêtements ont dépassé cette fonction qui leur est propre. Il s’agit de chercher d’autres finalités aux parures du corps, il faut exploiter ailleurs de nouvelles utilités à l’habit. La haute-couture est expérimentale. Elle réinvente dans le fond et dans la forme la conception usuelle que l’on a des vêtements. Par la quasi perfection technique des petites mains (chez Valentino, l’une d’entre elles signe ses créations d’une fleur minuscule), l’incroyable richesse des matériaux de luxe, la mode s’emporte loin du cadre ordinairement de rigueur. Peu de maisons de couture, donc, mais pourtant une diversité saisissante au sein des courageuses participantes.

Iris Van Herpen donne à ses mannequins des allures d’aliens d’un monde parallèle : c’est elle qui pousse la haute-couture au-delà des idées que l’on en a. Futuriste, peut-être même visionnaire, son travail sur de nouvelles matières et de nouvelles découpes de patrons créé à travers les illusions d’optiques et les symétries (dé)structurées des normes nouvelles pour la mode. John Galliano chez Maison Margiela pense aussi l’habit sous une forme inhabituelle. Comme toujours chez lui, les tenues se succèdent dans leur élégance singulière. La mode, comme le théâtre, est le monde de l’illusion et de l’artifice. Des visages apparaissent sur des manteaux parfaitement coupés. On ne sait plus à quelle femme on s’adresse : elle dévoile son corps, mais se cache derrière un masque.

La haute-couture n’a pas d’ambition politique apparente. Mais il faut savoir lire entre les lignes, ou plutôt entre les coutures. Car tout ce qu’elle fait, la haute-couture le fait avec finesse et subtilité. La noblesse de son artisanat l’adresse à un public du monde entier : les acheteurs sont de toutes nationalités, ceux qui se contentent de l’observer les yeux brillants sont partout, connectés. Les photos circulent vite, le défilé doit pouvoir faire écho aux cultures différentes. Et c’est là que frappe la force de ce monde : il n’est pas question de fractionner les pays, d’ériger des murs, d’appropriation de culture et autres pseudo grandes idées viles et vides de sens. La haute-couture est un langage universel qui s’inspire de toutes les civilisations, qui prend de tout, comme d’un roc solide sur lequel s’appuyer. Elle taille et façonne le diamant brut à sa façon, en piochant deci delà, en  unissant des mondes, en faisant en naître d’autres. Elie Saab a puisé dans ses origines libanaises, mais aussi et surtout dans les trésors d’Egypte pour allier au chic parisien de sa maison un parfum d’Orient enivrant. Ses robes, moins décorées qu’à son habitude, portent la fraîcheur de la nouveauté (peu habituel chez Elie Saab) et d’horizons démultipliés.

Et la haute-couture ne s’adresse pas qu’aux vieilles botoxées 35 carats aux doigts. Les femmes sont ses héroïnes. Tantôt divinités, déesses vestales, tantôt intrépides ou androgynes… Il n’existe ni code ni lexique, les femmes sont : elles sont ce qu’elles veulent être, s’habillent pour flâner dans un labyrinthe bucolique chez Dior (dont la collection, romance d’une élégance infinie, a dépassé toutes mes attentes car alors déçue du premier défilé de Maria Grazia Chiuri en septembre, j’ai été ici conquise – comme quoi, la haute-couture est un terrain où il faut se laisser surprendre car la surprise y est toujours agréable). Elles s’habillent pour défier les archétypes de la féminité chez JPG, elles s’habillent, oiseaux de nuit couleur orangée, pour affronter les démons des soirées d’été chez Armani Privé. Et Karl Lagerlfeld, en faisant miroiter tous leurs profils sur des miroirs à perte de vue, rend hommage à Gabrielle Chanel et décide de ne pas conférer d’identité prédéfinie aux femmes. Selon chaque angle, chacun des miroirs, elles montrent autre chose, et seules face à l’infini de leurs reflets, elles s’admirent et sont éternelles.

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Il est très difficile de mettre des mots sur la mode, sur les vêtements, sur ce mouvement dont on ne sait même pas s’il relève de l’artistique ou de l’industriel. Ici, les robes haute-couture ne sont cousues qu’à la commande de certaines clientes, sur leurs mesures à elles : elles sont des pièces uniques, sorte d’oeuvres d’art et d’artisanat, mais font pourtant partie du microcosme de la mode, industrie tourbillonnante, business codifié. Cette ambivalence rend la haute-couture inédite. Elle touche à ce qu’il y a de plus trivial, elle attire les pouvoirs les mieux placés et les plus grandes fortunes, mais elle existe bien au-delà de ce simple rapport de biens à vendre. Tout en étant le paroxysme de la société de consommation, de la suprématie oligarchique et du m’as-tu-vu insupportable, elle échappe comme par magie à ces vulgarités et tend à d’autres fins. Peinture, architecture, cinéma, poésie, théâtre, sculpture… La mode emprunte à tout cela, elle mélange tout, syncrétisme culturel qui sort même s’inspirer dans la rue : elle ne connaît ni frontières ni limites, elle subsiste dans cette liberté presqu’écrasante qui échappe à l’entendement. Il faut être fou pour passer des milliers d’heures à construire une robe, il faut être fou pour dépenser des milliards pour pouvoir la porter. Cette démesure nous dépasse. Nous fascine. Nous fait rêver. Exactement comme le défilé Valentino. Chaque pièce était nommée d’après une figure mythologique. Les femmes évoluent dans un univers onirique, irréelles, flottant dans leur robes vaporeuses et pourtant d’une modernité au visage nouveau. C’est cela, la visée de la haute-couture. Elle vient de toutes les formes de vie pour en inventer de nouvelles, alors qu’elle ne paraît jamais concernée. Elle permet le rêve, par le voyage de la vie.« Les rêves nous rendent humains » a soufflé le créateur Pierpaolo Piccioli dans les coulisses où l’ultime métamorphose se génère. Les chrysalides sont libérées, le temps s’arrête. La haute-couture déjà nous a transcendé.

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dior (images: vogue.fr)

Amélie Zimmermann