couleurs

« La couleur surtout et peut-être plus encore que le dessin est une libération ». Henri Matisse

Au nombre de sept, par une infinité de déclinaisons et de nuances, elles marchent, volent, se marient, se déchirent, fractionnent et façonnent le monde selon la dextérité de leurs humeurs volatiles. Immatérielles, elles sont invisibles et pourtant elles sont partout. On pense selon elles, on ressent en fonction d’elles. Les couleurs : le trésor de l’arc-en-ciel, bijoux esthétiques, filtres du monde. Mais aussi vecteurs de conventions culturelles et reflet des idéologies des sociétés : c’est là l’objet d’étude de Michel Pastoureau dans de nombreux de ses ouvrages. En les lisant, mes yeux se sont ouverts sur la portée du prisme chromatique que l’on oublie bien souvent d’analyser. Que disent-elles de nous ? Quels secrets renferment-elles ? Hermétiques et mystérieuses, reconstituer leur histoire s’avère être pour lui un défi de taille. Dans la mode, la couleur est essentielle. Elle passe par le noir et le blanc, camélias de Gabrielle Chanel, clichés d’Helmut Newton : la lumière jaillit, les formes se dévoilent, les masquent tombent. Et soudain éblouis par la densité et la saturation d’une couleur trop vive, par une synesthésie inexplicable de nos sens, elle résonne en nous et nous évoque des sensations par milliers.

rouge
violence virulente qui vire au mauve, les roses rouges saignent et leurs épines ont blessé les petits coeurs tout mous des jeunes amants, coeurs endoloris par l’afflux sanguin qui fait prendre à la chair cette odeur bestiale et qui fait à leur esprit perdre la raison.
violence de cette passion soudaine, subite, subie : des flammes dans les yeux elle ne porte qu’une robe couleur rubis et porte à ses lèvres ourlées un liquide délicieux qui l’emporte dans l’élan redoutable de l’ivresse.
bleu
vague à l’âme, légèreté du coeur, tristesse aiguë. les limites entre les horizons sont troubles, tout n’est plus qu’un souvenir lointain, imaginé, vécu ?
vert
liberté instinctive et animale. La vie prend ses airs de brute, sauvage, elle attaque et t’attaque. tout est possible, tout est de trop. Démunis face à une puissance qui dépasse les altérations de l’esprit humain : paysage pittoresque qui t’émeut, reprends ta vie entre tes mains.
blanc
le silence des êtres disparus suspend dans l’air leur souvenir. Si fort, assourdissant. Une photo sort de l’appareil où rien n’apparaît : les quelques secondes où il faut se l’imaginer avant que le charme ne soit rompu.  Des secrets gardés par des corps inanimés qui se meuvent pourtant dans l’inertie étourdissante de l’amour : la beauté pure d’une larme qu’on prend innocemment pour une perle.
rose
ne pense à rien, laisse toi emporter par les folies de ces verres qui font qu’on meurt d’envie de t’embrasser ; ton cou, ta nuque, tes paupières, la fossette au coin de ta joue. ne pense à rien, ta main trace par elle-même son chemin. Sur le papier elle dessine des formes divines, sur ton corps elle se perd. Ta tête explose en feux d’artifice, ta jeunesse butine. Printemps de ta vie, aube de tes jours, ton souffle s’altère et ton coeur court.
noir
comme le regard assassin d’une femme blessée. Le monde s’effondre, jungle apocalyptique, étrange brasier dont il ne reste rien. Les pupilles se dilatent quand le temps s’arrête. On y voit rien. Rien. Désillusion, doutes, peur immense face au chaos orchestré derrière ses cils recourbés. Il fait froid et humide et la solitude ronge tout ce qu’il restait. Mais par terre, des cendres fument et, lentement, tu renais par elles. Résurrection.

Amélie Zimmermann

party hardcore

Plus que quelques jours avant nouvel an. Nouvelle année : bonnes résolutions, nouveaux départs, établissement et réalisation de projets sérieux… Quoique. C’est surtout l’occasion d’observer d’un peu plus près la très sulfureuse tendance propre à la mode de s’adonner à l’art de la fête (car quand il s’agit de mode, la fête devient un art). Budgets illimités pour frissons garantis, scandales interplanétaires et coups marketing en or, les soirées dans la mode sont des passages obligés, des réunions d’affaires dans lesquelles se croisent les plus grandes fortunes du milieu. Forcément, elles nourrissent les tabloïds et captivent la foule, pratiques quasi rituelles pour ceux qui en font partie. Focus sur une controverse épineuse.

Comme dans toute autre dimension de l’art, la mode peut s’étudier et être analysée chronologiquement, décennie après décennie. Elle est une suite logique d’avancées et de régressions de la société, elle suit ses tendances pour parfois en provoquer, avant-garde qui souvent ne se comprend qu’avec le recul et la distance qu’instaure le temps. En ce sens, il est intéressant de s’arrêter sur l’une des premières et des plus passionnantes ères de ce phénomène : les années folles. Gatsby ou l’homme mystérieux dont on connaît mieux les soirées attitrées que l’identité ; c’est les robes à franges, coupes à la garçonne et jazz en fond sonore, la prohibition qui fait couler à flot l’alcool et charme ses consommateurs clandestins. Le succès du film de Bar Luhrmann sorti en 2013, avec Di Caprio en tête d’affiche et la participation d’artistes musicaux très en vogue, est bien la preuve de cette fascination qu’entretient l’opinion publique pour un monde autant esthétique que dangereux. Mais c’est aussi un courant de liberté intellectuelle et l’émancipation des femme que véhiculent ces années mythiques. Elles abandonnent la torture du corset et adoptent un vestiaire plus masculin, jouant ainsi avec les genres. Monocles et chapeaux cloches à la Sylvia von Harden, les femmes ont une dégaine, elles ont du chien, du caractère, ce qui ne semblait pas permis jusque là. Fumer, conduire en voiture et boire de l’alcool étaient des activités réservées aux hommes : elles se les approprient désormais et inventent l’idée d’une femme contemporaine.

L’austérité de la 2ème Guerre Mondiale fait se perdre le goût de la fête. Il faut attendre les Swinging Sixties londoniennes pour qu’il revienne en force. Réelle renaissance culturelle, c’est l’occasion pour une génération nouvelle de bâtir une société qui lui ressemble. On doit à Mary Quant la minijupe, reprise ensuite par Courrèges, mais surtout vivement critiquée par Gabrielle Chanel qui représente alors un passé révolu et qui enterre définitivement sa carrière à cause de ses dires sur la « laideur des genoux » des femmes. La mode bouleverse ses codes, se réinvente pour survivre. Les mannequins ont désormais des noms, on connaît et reconnaît surtout Twiggy qui incarne la désinvolture d’une jeunesse cherchant à s’amuser. Révolution sexuelle, musicale, artistique : on se croise dans des clubs à Londres, on danse sur les Beatles. Les grands noms du moment sont Andy Warhol, Gainsbourg ou Gainsbarre selon l’humeur, Jim Morrison et le club des 27 qui avec les excès de l’époque s’agrandit peu à peu. Et surtout en matière de mode, YSL : Yves est passionné et brule sa vie d’un brasier douloureux, inspiré par Bettie Catroux qu’il rencontre dans la célèbre boîte de nuit parisienne Chez Régine, dont l’enseigne existe toujours aujourd’hui. Les drogues (LSD, héroïne) circulent entre les groupes, chez les « génies créateurs », la Beat Generation comme modèle. Saint Laurent signe l’un de ses premiers parfums dans les années 70 avec l’espoir de faire contenir dans son flacon un résumé de l’esprit sixties, addiction et sensualité se consumant irrésistibles et destructrices. Il l’appelle Opium. Le scandale, toujours et encore.

Les nineties vont en faire une spécialité. La mode se déconstruit et entre en collision avec les bonnes habitudes qu’elle avait prise dans les années 80. Années durant lesquelles la perfection des canons de beauté, des corps des supermodels, de leurs cheveux et sourires étincelants, couplée à celle des vêtements hyper glamour dont elles étaient les égéries vont vraisemblablement inspirer une répulsion nauséeuse à la génération suivante. Une nouvelle vague de talents émerge : jeunes créateurs, japonais notamment (Yohji Yamamoto, Rei Kawakubo), mannequins plus jeunes encore (Jaime King, Kate Moss en tête de file), photographes subversifs (Corinne Day, Davide Sorrenti). Désillusionnés et pour la plupart un peu perdus, ils lancent l’Anti Fashion : une mode qui ne se veut pas mode, décousue et déséquilibrée. Elle remet en question l’idée même de beauté et cherche à déranger son public. Noircie, salie, elle n’hésite pas à représenter les dysfonctionnements les plus insupportables de la société : la consommation en masse de l’héroïne, qui s’achète facilement et à bas prix. Les journalistes, et même le président des Etats-Unis Bill Clinton lui-même diabolisent la mode qui selon eux promeut cette tragédie. Ils nomment ce mouvement qu’ils prennent pour simple tendance l’heroin chic. La mode se défend comme elle peut face à cette accusation que beaucoup trouvent injuste : la finalité de la mode n’est pas de montrer des vêtements, mais de montrer la société et de pointer là où ça fait mal. Qu’il s’agisse du showbusiness (industries de la musique et du cinéma) ou tout simplement de la rue, on fait la fête sans mesure, sans retenue, dans l’abandon le plus total. Cette transe frénétique se meurt avec l’overdose de Davide Sorrenti, âgé de 20 ans à peine. Sa mère rédige une lettre ouverte pour rendre compte de ce que cet étourdissement de festivités camoufle en réalité : la détresse d’une jeunesse agonisante. Vogue publie en Europe ce témoignage poignant, le monde ouvre enfin les yeux sur un problème dont la portée va hélas bien plus loin que celle du monde de la mode.

Depuis les années 2000, les magasines se délectent des frasques des célébrités se pavanant aux soirées organisées par les maisons de couture, les blogueurs, les stylistes. Désormais réelle institution codifiée, la soirée dans la mode est un faire-valoir où il faut savoir se montrer. Si certains jouent la carte de la débauche (Paris Hilton, grande adepte), aujourd’hui à l’heure du politiquement correct c’est avec des pincettes qu’on fait la fête. Des marques de grande distribution comme H&M n’hésitent pas à résilier leur contrat avec certains de leurs mannequins dont le comportement n’est pas irréprochable. Toujours est-il que quoiqu’il s’y passe, ces soirées laissent derrière elles des légendes urbaines, et devenues mythiques elles entretiennent avec soin leur image qui fascine et qui, surtout, fait vendre.

money never sleeps, juste comme la mode.

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Je vous souhaite une année 2017 riche et belle

Amélie Zimmermann

le baiser

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gustave klimt Le Baiser

Fin d’année. J’ai réfléchi à quel article poster pour les fêtes. Lookbook tenues festives, tutoriel maquillage pailleté, diy cadeaux uniques. Fin d’année : qu’aurais-je donc à partager, quel petit bout de moi abandonner ici à la vue de tous ? J’ai réfléchi à quelque chose de singulier, du jamais vu, du spectaculaire pour rincer l’oeil à l’auditoire. Me déguiser en sapin de Noël et danser sous l’Arc de Triomphe, sauter du haut de la Tour Eiffel avec les rennes ailées du père Noël en guise de parachute. Mais comme je n’ai pas trouvé l’idée extraordinaire qui aurait pu propulser les statistiques des vues, par esprit de contradiction surtout, je me suis dit : allons à l’essentiel.

Et en rentrant à la maison, et en lisant horrifiée les titres des journaux berlinois, j’ai contemplé autour de moi la ville illuminée. Un peu comme quand je regarde cet iconique tableau de Klimt orné de mosaïque dorée, les lumières m’ont éblouies, fortes, intenses. Et j’ai trouvé mon idée incroyable et révolutionnaire, celle qui irradie et fait s’éclipser toutes les autres. the golden grounds: c’est trouver dans les racines terreuses l’or véritable, trouver dans l’authenticité et la pureté une forme d’idéal vers lequel tendre, qui brille loin devant moi. Depuis deux mois, je cultive ce jardin presque secret dans l’espoir de partager avec d’autres quelques moments suspendus. Et c’est cela, l’idée : juste partager un échange, un moment, une attention toute petite, minuscule.

C’est exactement cela les fêtes de fin d’année. Pause au milieu d’une vie tumultueuse, on souffle, serre entre nos bras les corps de ceux qui sont chers à nos coeurs. Recueillir leur poids, leur masse toute entière. Etreintes, baisers, tout cet amour qu’on ne s’avoue jamais, trop pudiques et gênés dans notre sensibilité, embarrassés. D’ordinaire on ne prend pas le recul pour s’en rendre compte, affairés par nos problèmes à résoudre, l’adrénaline des défis quotidiens qu’on s’efforce de relever et la vitesse vertigineuse des vies après lesquelles on court.

Aujourd’hui 24 décembre, il est temps de prendre le temps, il est temps de se complaire dans une contemplation presque béate de notre amour pour ceux qui nous entourent. Ca te parais risible, ridicule, ça l’est peut-être un peu, ce n’est pas mon style, ça ne me ressemble pas. Pourtant quand je regarde ce tableau de Klimt, moi aussi j’ai envie de voler un moment à ceux que j’aime et moi aussi j’ai envie qu’il devienne immortel, un souvenir qui ne me quittera jamais. Avant qu’il ne soit trop tard, il est temps de faire naître ce qui toute notre vie constituera nos plus cadeaux.

Nothing behind me, everything ahead of me, as is ever so on the road.
Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route.
jack kerouac, On The Road

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Bonnes fêtes

Amélie Zimmermann

face à face : Graziella et Laura

face à face avec Graziella (gauche), 19 ans et Laura (droite), 18 ansimg_2092img_2083

pour quoi t’habilles-tu ?

laura: C’est un moyen de m’exprimer.. de jouer avec les matières, les couleurs, les formes. M’habiller c’est comme peindre ou dessiner, créer de manière générale. C’est faire des essais (parfois hasardeux) et sans cesse recommencer, c’est laisser aller son imagination et ses envies en fonction de son humeur…

graziella: Pour prôner que le classique, c’est pas vieillot.

img_2113img_2106pour qui t’habilles-tu ?

G: Principalement pour moi et peut-être pour ma mère, qui m’a toujours interdit de porter des jeans troués ou trop délavés, merci maman, vraiment.

L: Pour moi, pour me sentir à l’aise et en confiance, mais pour les autres aussi. Il y a quelque chose de plaisant dans le fait de se dire qu’une personne dans la rue pourra peut être se retourner parce que la tenue que je porte aujourd’hui plaît… ou intrigue.

img_2116quelle relation entre ton corps et les habits que tu portes ?

G: C’est assez flou, j’ai tendance à porter des slims alors que mes manteaux sont généralement trop grands pour moi et je le sais. Je fais un peu l’inverse de ce que « ma morphologie » me dirait de faire, et bizarrement ça ne me dérange pas.

L:  Mes vêtements peuvent être à la fois un moyen de cacher les choses qui me déplaisent ou au contraire être un moyen de sublimer ou d’assumer une partie de mon corps.

img_2104quelles influences dans ce que tu portes ?

G: Mes influences sont principalement assez classiques avec une touche de fantaisie. Je porte la même perle depuis mes 12 ans, donc je pense que je rentre dans la catégorie des gens classiques!

L: Énormément de choses, chaque « image » au quotidien qui éveille ma sensibilité… La rue, les musées, les instagram d’artistes et de mannequins qui m’inspirent. Mais aussi mes amies ou encore les photos de jeunesse de ma mère.

img_2103img_2100 le style, pour toi :

L: C’est un tout. C’est ce qui émane de chaque personne.

G: Je ne pense pas que le style soit forcement ce que l’on veut montrer aux gens. Avoir son style c’est être à l’aise avec ce que l’on porte et être satisfait(e) quand on se regarde dans le miroir.

ton style, pour toi :

G: Très simple avant tout.

L: J’aurais du mal à le définir… tout dépend vraiment des jours et de mon humeur. Tantôt simple, tantôt plus travaillé.. bref, en évolution constante…

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Amélie Zimmermann

lève les yeux

vite, tu marches, dépêches toi déjà en retard, ton écran te dit de ne regarder que lui, tes enjambées ancrent ton poids dans le sol, tu sautilles sur place, le froid mord tes doigts, gelés, rougis, le bruit de la ville dehors qui ronronne en toi, te fais oublier tes pensées, tes yeux devant toi ou fixés au sol, pas d’arrêt une destination unique et sans retour, le paysage urbain sous tes pas s’abandonne, tu l’oublies, robot ou automate ton chemin est journalier, tu ne fais pas de détour

 

la cohue du dehors s’anime, il est huit heures zéro neuf et le monstre est éveillé, les gens errent dans les rues, tous fantomatiques dans cette brume matinale, c’est bien la brume, non, la pollution et les gaz qui s’échappent forment des formes singulières, s’évanouissent dans les airs, les airs chauds et trop épais qui te font tousser tes yeux piquent, ton nez coule, les bâtiments noirs sont dressés devant toi oppressants, ils ressemblent aux poumons d’un vieux fumeur, la ville coasse déjà elle ne s’arrêtera plus, tous pris dans l’élan de son inertie infernale
depuis 3 jours la ville a dépassé le seuil de pollution, l’annonce dans le métro le répète incessamment, les transports sont gratuits, la voix monocorde et monotone ne se fatigue pas pourtant elle est lasse, elle est lourde, on s’engouffre dans le métro et déjà elle nous perce les tympans, on aimerait ne pas l’entendre, on veut l’ignorer, elle ou le message qu’elle transmet, comme une alerte inespérée et tout à fait inaudible, on s’en fout on est déjà dans notre journée, trop de choses à faire et peu de temps, quelques regards mal assurés on ne se voit pas ou juste dans les reflets, il faut aller vite, le métro zigzague et arrive à quai, enfin
dehors le chemin continue, tu fixes le bout de tes pieds, tu te sens fatigué, mais qu’est-ce qui va pas, tu essaies de comprendre mais sans vraiment le vouloir, tu passes devant la boulangerie où la même petite vieille achète une baguette, tu prends le trottoir gauche et tu frôles un enfant en trotinette, imperturbable dans ton périple tu ne te retournes pas quand tu entends un gyrophare, tes mouvements sont ceux dont tu uses tous les jours, tu presses le pas, impatient de rejoindre le bureau chauffé et le confort d’un espace clos, les rues défilent fuyantes insignifiantes, ton ombre se profile tu te sens différent, bizarre, vaguement épris d’un sentiment de déjà-vu tu t’arrêtes pour la première fois
ton oeil rond et avide n’attend que de découvrir ce qu’il s’y passe, au-dessus de ta tête et plus loin que ton nez
Lève tes yeux. Observe, regarde, contemple et nourris toi de ce qui t’est offert gratuitement, ce spectacle que toi, indifférent, tu dédaignes tous les jours. Courbe la nuque, le ciel est magnifique. Percé de nuages, pourpre ou ambre il pourrait te déchirer le coeur, faire vibrer ton échine. Il a bien plus à te dire que les parasites qui encombrent ton esprit. Oublie tes habitudes, emprunte un nouveau chemin.  Inspire. Pense au présent, vis le présent comme une expérience unique et savoure la.
Lève tes yeux et embrasse du regard ce que, enfin, tu vois.

 

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Amélie Zimmermann

caméléon

“Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté.” René Char, Fureur et Mystère

Un nu de Modigliani, le port de bras d’une ballerine, un regard saisissant de vérité : ces images sont emprises de beauté, beauté singulière dont l’origine nous est inconnue. La beauté des femmes est un topo, un lieu commun vers lequel les artistes ne cessent de revenir, comme s’il était impossible de s’en détacher. Nous l’avons tous expérimentée : que ce soit chez une fille inconnue de passage dans la rue, dans les mains de notre mère, les éclats de rire d’une amie. Ce n’est pas une histoire de perfection, de finesse de traits ou de couleur d’yeux. C’est un quelque chose d’inhabituel qui nous touche et qu’on ne peut pas oublier. Depuis toujours on a habillé cette beauté, on a voulu la redéfinir, repousser ses limites, la déformer ; on lui a cherché des proportions, on l’a déstructurée pour la remettre à neuf.

L’un des outils les plus captivants dont fait usage la mode dans cette quête incessante de beauté est le maquillage. Je ne parle pas du réflexe terrible qu’ont pris presque toutes les femmes de se maquiller pour, plutôt que de se révéler, camoufler des prétendus défauts, complexes inexistants qu’un mouvement de société les a poussé à inventer. Dans cette perspective, le maquillage n’a plus de valeur pour la beauté : au contraire il l’efface en faisant naître chez des femmes un mal-être ressenti envers leur propre visage.

Je ne parle pas du maquillage utilisé à cet effet là. Non, j’entends par « maquillage » ce pouvoir de travestissement qu’il nous offre, les milliers de combinaisons possibles pour un seul et même visage, les masques qu’il nous fait mettre et ceux que l’on enlève avec lui. Il est un moyen d’expression. Comme les vêtements, c’est une façon de s’inventer un personnage, une attitude ou une moue : il n’est plus qu’à nous d’interpréter notre propre rôle, de s’imaginer ce que l’on est jour après jour. Il est l’intimité même d’une personne, et par un paradoxe inouï, il fait émaner de l’artifice une forme de vérité. Les défilés Dior par Galliano, génie créateur dont les propos antisémites ont à très juste titre rompus sa carrière et son influence dans la mode,  sont d’une beauté à couper le souffle. Le rôle du maquillage y est central. Les mannequins voient leur visage se transformer, et une fois sur le podium elles incarnent ces autres femmes, ces femmes Dior qui ne sont pas elles mais à qui elles prêtent leur peau.

C’est pour moi une obsession que de jouer avec les apparences et d’en user pour se redéfinir. Le maquillage permet cette renaissance permanente, cette fructueuse invention de soi. Il est d’une liberté sans limite, et il est totalement juste d’appeler les personnes réalisant de telles oeuvres sur les visages des modèles des « make up artists ». Le maquillage est une part intégrante du monde de la beauté, et depuis le trait de khôl de Cléopâtre, il n’a cessé d’évoluer dans ses produits tant bien que dans ses usages. Le dernier notable en date : le maquillage pour hommes, phénomène émergeant des réseaux sociaux. Tout est possible, grâce au maquillage. Le visage, devenu toile blanche, n’a plus genre ni identité. Il n’est plus qu’un prétexte à la créativité.

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naître
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devenir
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être

Amélie Zimmermann

hermès : hors les murs

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hermès « hors les murs »

J’ai eu l’occasion d’aller jeudi dernier à la soirée Hermès « Hors les Murs », au Carreau du Temple dans le 3ème. Pendant moins de deux semaines, la maison a ouvert les portes sacrées de tous les secrets de son savoir-faire à un public charmé et ravi de pouvoir vagabonder entre les stand des petites-main s’attelant à leur travail d’exception et de minutie. Toutes les facettes de ce géant du luxe français étaient représentées : la maroquinerie, évidemment (bracelets de montre, selles, gants…), la joaillerie, la confection des célèbres carrés de soie, la verrerie. En voyant ces artisans travailler, imperturbables dans leur concentration, eux dont le métier est de faire naître sous nos yeux ébahis un objet de luxe, de rêve et qui deviendra plus tard une pièce de collection, je me questionne. Où se situe la frontière entre l’art et l’artisanat ? Ces petites mains ne font-elles pas tout autant partie du processus créatif que le créateur lui même ?

Pour déterminer de cela, il faut sans doute s’engager dans un long et complexe cheminement philosophique. Il faut sans doute analyser la notion d’art en elle même, déjà si problématique et controversée. Et si l’on accouple à cette notion d’art celle de la mode, c’en est déjà trop. Deux mondes trop extrêmes, trop forts, explosifs et dérangeants : non, c’est est trop. Si l’on a tant de mal à appréhender la mode comme étant un art en soi, ou tout au moins comme étant une facette de cet immense paradigme, c’est probablement parce qu’il ne s’agit que de vêtements. Mais depuis que l’art a fait de la rue son nouveau musée, et que les vêtements ont assiégé ceux-ci, on est bien embêté. Le problème, c’est qu’il n’y a plus de frontières (attention à ne pas sortir cette phrase de son contexte, elle sonne très actuelle chez certains discours politiques malheureusement très convoités). Le problème, plutôt, c’est qu’il n’existe pas de cadre (plus approprié) venant nous indiquer ce qui est art et ce qui ne l’est pas. Il n’y a pas de notice nous indiquant comment on fait de l’art. Koons fait fabriquer ses oeuvres dans des usines : on appelle les mains derrière ses « masterpieces » des ouvriers ou des artisans. Koons, lui, est l’artiste. Pourtant, il n’a rien touché, rien produit, il n’a fait que soumettre une idée à une équipe. En fait, il n’a fait que déléguer, manager, coacher. L’artiste :  businessman, imposteur ou génie ? Les trois à la fois ?

J’exagère, bien sûr. J’utilise un cas à part pour souligner l’ambiguité de cette fonction d’artiste. D’après le philosophe Alain, il existe bel et bien une différence entre artiste et artisan, et elle très nette. Selon lui, l’artisan applique des règles prédéterminées pour confectionner un objet dont on dira peut-être que c’est un objet d’art. Toujours est-il que l’artisan, lui, suit un mode d’emploi, un « savoir faire » qu’il se doit de perfectionner et de peaufiner, mais qui ne relève pas du domaine de l’invention ou de la création. L’artiste au contraire, crée et invente : l’idée lui vient au fur et à mesure de ce cheminement, elle est totalement imprévisible et inattendue. Aucune règle ne la régit, aucun savoir faire ne permet de la faire émerger. L’artiste possède donc ce don inné et sorti de nulle part. Lui aussi le cultive, mais son origine reste mystérieuse et, en ce sens, quelque peu magique.


C’est la combination de ces qualités complémentaires qui permet la production d’art. Une robe haute couture est un objet d’art sur lequel des dizaines de métiers différents ont travaillé, totalisant des milliers d’heures de labeur, mobilisant une équipe entière. Karl Lagerfeld, pour le défilé haute couture automne/hiver 2016 qui a eu lieu en juin dernier, a rendu hommage à ces talents cachés, ordinairement affairés dans les ateliers rue Cambon. Le défilé était la reconstitution de l’un d’entre eux. Les mannequins évoluaient aux côtés des petites mains, dont les moindre gestes ont envoûté le public pour qui ce langage des cygnes est inconnu. Artistes, artisans… La dénomination importe peu. C’est par l’union de ces passionnés que naissent des pièces qu’il ne s’agit que de savourer.

Amélie Zimmermann.