unexpected fashion moments

Comment dire la mode ? Comment figurer ce qui d’elle nous enveloppe et nous relie ? Elle qui rend l’organisme patent, , elle noue des liens invisibles, suspendus tout autour de nous. Elle ouvre un nouveau langage, sacré ou profane, un langage qui va vers l’autre et lui parle sans même que la bouche ne tressaille. Cet espace fantasmé, sans lieu véritable ni incarné, que la mode produit et que le corps perfore, est gouverné par une puissance indéchiffrable. C’est la puissance d’une couleur qui va bien au teint, d’une attention particulière jetée à un ourlet, ces gestes microscopiques et secrets qui séduisent, appellent l’autre, nous montrent ; enfin vivants parce que vus, dans la pleine dimension permise par le corps.  


Un jour, Gabrielle Chanel a dit : « La mode n’est pas quelque chose qui existe uniquement dans les vêtements. La mode est dans l’air, portée par le vent. On la devine. La mode est dans le ciel, dans la rue. »

Oui, on la devine. L’ intuition se cultive. Il faut la chérir. La provoquer. Ce n’est pas que le revers d’un veston qui tombe bien. C’est entre les plis, il faut sculpter les airs, ouvrir des boites, faire sauter certains boutons et découper les fils qui parfois tiennent trop sur terre pour la trouver. Cette attitude qu’ont les gens, à croire en leur allure, la convenance dans notre carcasse appuyée par une couleur, un motif. La dégaine à rire ou à en pleurer, elle ouvre des voies vers le monde :  Nous montre. Toujours vus, la rengaine de nos mimiques camouflées, toujours vus, sans aucun sanctuaire secret pour se vernir contre les attaques à bout portant.

Quelque chose nous échappe. Le rouge à lèvre bave et le rire écaillé dévoile l’émail mordu. La chemise, sous le poids d’un sac trop lourd, se froisse, accapare une épaule. Une secousse suffit à tanguer sur la corde raide, joues empourprées, lèvres carmin, la peau à vif. La maladresse dénude ; le regard de l’autre, ce ravisseur qui scanne mon corps, l’atrophie de ses guirlandes allumées. 

C’est là, dehors, volé. Une broche chez un antiquaire, à qui était elle ? quel buste paraît-elle ? qui l’a décrochée, la nuit tombée, face au miroir ? qui s’est hâté de défaire les agrafes, dans le dos, pour effiler la distance entre deux corps tendres? prêts à l’amour, un instant deux, puis seuls, froissés, petits mouchoirs désolés, à mettre une chaussette à l’envers, repartir, étourdis, les boutons dans le dos, l’étiquette dehors, aimables corsages de ce que la pudeur a voulu encore leur laisser.

quand ses yeux font des mares et que le métro entier se noie. le mascara coule et l’inconnue repart déjà
quand dans la danse une bretelle se déchire
la peau devient l’asile insulaire des corps qui s’entrechoquent

quand une natte serpentine vermillonne dans son dos
je la trouve belle
elle et ses grelots 

Un trou dans un collant, des baskets empilées, le temple d’une vie faite de petits gestes, les aléas d’une conduite imparfaite. Une rue calme où un homme retire sa veste. Une braguette mal fermée. Un regard indiscret. La gêne, la tendresse dans l’envie d’être bien, essayer d’être beau. Tripoter une écharpe pour être mieux. S’apaiser.

Entre les ourlets, derrière les oreilles, sous les manteaux, quelque part vers l’inexactitude d’un pantalon qui baille, donne à voir une cambrure; l’inflexion d’un dos qui gesticule.

Une dentelle mise de travers et la transparence d’un chemisier à la lumière ; dessous le pantalon un collant pour se réchauffer ; entre les doigts des bagues qui ricochent, lourdes, contre la main ouverte ; des ficelles dans les cheveux, des gilets pour se cacher ; une nuisette la nuit tombée et le lendemain, encore, devoir se rhabiller, encore remonter la fermeture, abriter le corps, fermer la nudité, poudrer le nez, écarquiller les yeux, quelques paillettes, un chignon défait, pas le temps pour s’appliquer ; c’est la frise des vêtements accumulés qui mesure le temps qu’on passe, soignés, à se regarder, vouloir être vus, car être vus c’est exister  

Les silhouettes se répètent. Les couleurs éclatent moins, déformées par la banalité. Les corps en troupeaux se déplacent et, le temps d’une pause dans la cadence, une socquette se retrousse. On lace les vies tous les jours en faisant un noeud aux chaussures : besoin d’être bien accrochés. Mais le talon claque et alors il faut prendre son élan.

La mode s’immisce, infiltrée. Enfin, dans un regard ouvert, alerte, elle se pose.

Amélie Zimmermann

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