Le pouvoir de la mode, ou la mode politisée

Le dernier défilé Gucci, présenté lors de la fashion week de septembre, a fait d’Alessandro Michele un  porte-parole d’une mode engagée. Sans l’être forcément de manière explicite pour un combat singulier, il a su démontrer, en s’appuyant sur la bio politique foucaldienne, comment la mode peut régir le corps individuel et le corps social.
S’il n’est pas le premier à avoir pensé l’association entre mode et politique, il a su poser une question : la mode se situe-t-elle toujours dans la création d’une norme, ou au contraire dans celle d’un espace de subversion ? Cet antagonisme caractérise la mode, qu’il faut théoriser comme étant une instance gouvernante du corps, principale régisseuse des normes et des conventions qui visent à réguler le désir, l’identité, l’espace occupé par l’organisme. Ces questions sont éminemment politiques : il faut ainsi comprendre l’enjeu de pouvoir qui se mobilise dans une mode toujours politisée. 

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gucci printemps/été 2020

Véritable architecture du corps, la mode est aussi tributaire d’une bio politique. Loin du préjugé selon lequel la mode serait une inoffensive affaire de bonnes femmes désoeuvrées, il est incontournable d’asseoir le pouvoir qu’elle octroie aux individus en régulant les mouvements de masse, devançant parfois les révolutions sociales ou au contraire les coupant de court. L’habit fait la civilité, nous fait entrer dans la polis, la cité-état, pour cohabiter avec les autres. En ce sens, il faut toujours voir la mode comme étant une structure politique immiscée au plein coeur de l’intime. 

La mode est donc un instrument politique à plusieurs niveaux. La première strate, c’est celle de l’individuel : la prestance, l’attitude accordée à une personne engage son potentiel pouvoir, les interactions générées. Justement, la politique est un domaine de représentation ; et lorsqu’on représente, on apparaît. L’apparence véhicule ainsi tout un système de valeurs et d’idées ; elle donne l’intuition première, liminaire à toute autre expérience. Faut-il avoir confiance en cette personne ? Que représente-t-elle ? Puis-je croire en elle ? Déjà, la mode nous délivre des indices. Elle est une clé pour le représentant politique, qui par la façade et le charisme peut jouer d’une foule. 

Seconde strate : le vêtement est un symbole militant. La minijupe pour la révolution sexuelle, le soutien-gorge pour #freethenipple, ou, plus récemment, le gilet jaune. Le gilet jaune, vêtement qui n’en est pas un, qui appartient à tous mais que tout le monde rejette, est un habit qui lance déjà en soi une multitude de pistes idéologiques, à traquer pour comprendre l’ambition politique derrière le bout de tissu. Sa couleur appelle à une urgence ; désormais, le jaune néon est imprimé à jamais de cette marque différentielle, celle d’une révolution sociale avortée trop tôt, portée en 2018 et 2019. La puissance métaphorique parle d’elle-même. La couleur, l’habit, deviennent connotés : un vêtement simple, mais toujours méprisé, a appelé à la révolte. 

info@imaxtree.com
défilé Marine Serre, automne/hiver 2019

La mode et la rébellion vont de pair : les restructurations historico-socio-culturelles profondes passent toujours pas la surface, l’habit. C’est un peu comme si modifier les parures permettait de passer à autre chose. En se servant d’une chose vouée à être vue, comme l’est le vêtement, le message politique ne peut qu’être ostensible, inévitable. 

Les politiques, malgré leur air profond qui ne se risquerait pas au détour d’une apparence, ont bien compris ce principe. C’est pourquoi le vêtement est une technique efficace de récupération politique. Il est en effet très pratique de s’attarder sur une apparence pour camoufler une idéologie sous-jacente, occultée car soigneusement camouflée sous une étoffe. Le débat toujours actuel sur le port du voile illustre cette tactique populiste qui vise à pointer du doigt une chose qu’on ne peut cacher (car elle nous vient du sensible), pour en fait asseoir au travers d’elle tout un complexe idéologique.

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hijab de sport, Décathlon

Quand un élu RN demande à une mère d’ôter son voile à l’Assemblée, en s’appuyant sur l’argument d’une France des Lumières, d’une égalité hommes/femmes à faire respecter envers et contre tout, il utilise un tissu, lui aussi vecteur d’un certain nombre de symboles, pour en fait catalyser une structuration misogyne et islamophobe latente. Le prétexte féministe du député RN se retourne contre lui-même, criant d’incohérence et dévoilant au grand jour la manoeuvre esquissée pour, en se concentrant sur un voile, discréditer toute une partie de la population. Citer la France des Lumières pour l’associer à l’égalité des genres est quelque peu ironique, quand on connaît les textes rousseauistes sur l’éducation des femmes et l’insuffisance de notre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen pour instaurer une condition féminine égalitaire.  

noelle noblecourt
moelle noblecourt

L’argument féministe de ce député se retourne aussi contre lui-même en ce qu’il insinue encore que, toujours, tout homme est derrière toute décision d’une femme. Pire encore ; qu’un homme doit décider pour une femme. Ici, de ce qui est décent de porter. Aujourd’hui c’est au tour du voile, mais il y a cinquante ans, c’était le procès de la minijupe, interdite dans les lycées et qui a valu le licenciement de Noelle Noblecourt, une présentatrice de télévision. Bien sûr, le voile et la minijupe sont deux vêtements diamétralement opposés ; mais ils se rejoignent dans l’idée que quoique les femmes portent, un homme devra toujours montrer du doigt leur obscénité. 

Ce complexe social schizophrène, complexe de la pute-puritaine-mère-mais-salope, fait porter tous les chapeaux aux femmes, en leur faisant comprendre qu’elles seront toujours dans l’inadéquation. On saisit bien combien il est tentant, pour le politique, de s’atteler à décrédibiliser les femmes par leurs apparences, pour distiller un message d’intolérance sans l’assumer complètement. De cette sorte, il est absolument nécessaire d’accorder davantage d’attention à la question d’une mode politisée, ou d’une mode instrumentalisée, parce qu’elle détient des liens de pouvoir qui s’infiltrent partout sans être vus. 

Amélie Zimmermann

6 Comments

  1. Bonjour Amélie, article très intéressant mais je suis surprise que dans le dernier paragraphe tu aies utilisé le terme de « complexe social schizophrène ». J’aurais aimé savoir à quoi renvoie pour toi ce terme de « schizophrène » ?

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    1. bonjour ! j’emploie schizophrène au sens métaphorique du terme, pour faire part des injonctions diamétralement contraires qu’on impose aux femmes : être « respectable », timide, docile et discrète / versus être « sexy », bonne au lit, toujours dans la séduction etc. C’est un peu caricatural mais j’ai vraiment l’impression que cela fait partie d’une prescription (impossible car antagoniste) imposée aux femmes, qui, du coup, se sentent toujours en inadéquation !

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  2. J’entends et je lis de plus en plus ce terme qui est malheureusement utilisé à tort et à travers, ce qui contribue selon moi à la psychophobie ambiante et au stigma des personnes concernées par un ou des troubles mentaux.
    C’est pour ça que j’ai dit que j’étais surprise que tu choisisses ce terme car tes articles contiennent plutôt un vocabulaire assez riche qui aurait pu éviter l’emploi du terme schizophrène qui n’est pas un adjectif mais bien un terme psychiatrique.

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    1. Je suis désolée que tu l’ai pris comme ça. Ce n’était pas mon intention. Je pense cependant qu’on peut utiliser des termes psychiatriques pour les appliquer aux structures sociales qui organisent et régissent notre société. Une structure sociale peut aussi être « malade », gangrénée par un mal qui la ronge de l’intérieur, voila pourquoi j’ai utilisé le terme « schizophrène ». Ce n’est absolument pas dans une perspective stigmatisante qui relaierait une psychophobie, au contraire. Le sens du terme schizophrénie, dans son étymologie même, signifie une fragmentation de l’esprit, du système de pensée ; c’est pour témoigner de ce sens là que j’ai fait appel à ce mot dans mon article !

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      1. Pourtant il y a énormément d’autres termes qui rappellent cette notion de clivage sans avoir à passer par un vocabulaire psychiatrique. Le problème n’est pas tant l’utilisation du terme de schizophrénie mais le fait qu’il soit systématiquement réduit à cette définition que tu as évoqué, donc cette notion de fragmentation, de séparation qui n’inclut en rien la diversité de ce trouble et de ces symptômes. Car à chaque fois que j’entends ou lis l’emploi de ce terme, c’est pour constamment renvoyer la schizophrénie à sa définition étymologique donc de « spaltung », de dissociation, (où toujours au même symptôme qui est les hallucinations auditives et/ou visuelles) ce qui est certes étymologiquement correct mais foncièrement incorrect car réducteur et entravant l’émergence de sa définition totale, en plus d’être connoté négativement.
        Et on sait qu’il suffit de lire plusieurs fois les mêmes mots clés pour se forger une définition et une représentation d’un mot, et en l’occurence avec l’emploi de ce terme, d’une maladie, donc d’un individu, qui sera erronée car simplifiée et dont la plupart des gens n’auront ni la curiosité de vérifier la véracité de ce qu’ils ont lu ou entendu, ni d’en savoir plus.

        En ce qui concerne la vision de la structure sociale comme malade, cela va s’en dire, mais ce que j’essaye de dire c’est que ce sont le plus souvent les troubles psychotiques (schizophrénies; psychoses paranoïaques etc.) ou les troubles de l’humeur (troubles bipolaires etc.) qui vont être employés dans les médias ou autres pour décrire certaines situations, et non les troubles névrotiques, ce qui montre déjà une stigmatisation perpétuelle d’une catégorie de la population au détriment d’une autre. Les seules fois où on évoque des troubles névrotiques ce sera pour mettre en avant la misogynie du locuteur avec le terme d' »hystérique ».

        En bref, ce qu’on retrouve dans la culture et les médias, c’est que lorsque les termes psychiatriques sont évoqués, c’est souvent pour insulter, ridiculiser, amenuiser l’autre ou les propos d’un autre, et c’est en ça, selon moi, que ça contribue au stigma.

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        1. Merci de ce commentaire qui me fait en effet réfléchir sur l’usage de ce terme, qui est loin d’être neutre. Je suis complètement d’accord avec le fait que nous (individus mais aussi medias) utilisons les maladies psychiatriques, qu’il s’agisse de troubles psychotiques, psycho somatiques, névrotiques, etc, avec beaucoup de maladresse et cela participe d’une stigmatisation et surtout d’une grande incompréhension consubstantielle à ces troubles en question.

          En revanche, je pense également qu’il ne faut pas jalonner la langue française d’interdits dans le sens où, dans mon cas précis, j’utilise le mot « schizophrène » dans son sens étymologique pour pouvoir, au travers d’une ritournelle langagière, donner à voir le dysfonctionnement d’une structure sociale. Il faut je pense, pour comprendre ce qu’elle représente, forcément passer par une métaphore anthropomorphique, puisqu’une structure sociale / construction culturelle ou politique est forcément quelque chose d’invisible. Parler de schizophrenie m’a permis de donner à voir la complexité d’un système invisible mais pourtant présent partout, pour imager mon propos et le figurer. C’est en quelques sortes un procédé réthorique qui n’en demeure pas moins pensé et, selon moi, sensé.
          En tous cas mon objectif n’a jamais été de stigmatiser les personnes atteintes de schizophrénie et me le reprocher est un peu hors propos, étant donné que je me sers d’un mot pour construire une image.
          Mon objectif était simplement de clarifier mon texte et de rendre compte d’un système dont on arrive malheureusement peu à voir les intrications et les antagonismes.

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