le corps d’apparences, ou quand la mode nous fait être

De toutes les recherches que j’ai pu faire, une question sur la mode ne cesse de me tarauder : pourquoi occupe-t-elle une si grande place dans nos vies ? En dépit de ses mouvements et ses élans, des idéaux qu’elle véhicule et du contrepouvoir qu’elle dresse parfois, sans même aller jusqu’à analyser ses couleurs et ses formes, sa tendance à faire de nous ce qui lui chante, j’ai voulu ici comprendre la raison pour laquelle la mode nous fait être. C’est en ces termes, et parce que cette question doit être liminaire à toute autre enquête, que la mode doit être posée. Qu’on le veuille ou non, elle est là, ici, palpable et omnipotente, elle plane sur nous et nous dévore. Pourquoi la mode permet-elle à tout individu d’exister ? 

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Elle brusque la vie, la tire ou la tord, elle est partie intégrante du processus vital qui nous fait exister. Ce n’est pas ici une présomption vaniteuse que j’avance, mais le fruit d’un travail de fond, d’une interpellation réelle et incarnée. En effet, la mode est une condition sine qua none de l’existence en ceci qu’elle permet de délivrer à chacun une image de soi ; l’image de soi conditionne l’existence, la fait se dévoiler au monde. La mode fait de la forme une image ; elle va de ce fait et d’entrée de jeu bien plus loin que ce que l’hypothèse utilitariste prétend. La mode ne sert pas seulement à se couvrir lorsqu’il fait froid et son dessein surpasse la première nécessité physique de ne pas être nu. 

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Une preuve simple et efficace serait celle du maquillage ou de la joaillerie ; formes décoratives de la mode, ces dérivées prouvent que l’être humain doit paraître pour être. Ces coquetteries pourraient ne pas exister ; pourtant, elles répondent à un appel, un cri du coeur qui rassure chacun quand, le matin, face au miroir, le corps est lourd, embarrassant, et qu’un fard nous le fait (un peu) oublier. 

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La parure est une fraction du monde extérieur qui s’accroche sur la peau pour donner à voir l’individu, et ainsi le poser dans le monde. La mode en ce sens révèle la vie car elle la montre, la décortique et la brandit aux yeux de tous. En d’autres termes : je ne suis moi que parce qu’une partie d’un monde m’a fait apparaître ; « ne peut dire moi que celui qui sait se maquiller. » Emanuele Coccia affirme dans son ouvrage La vie sensible la portée existentielle de la mode. 

La mode est une entrée au monde : quelque chose qui m’est extérieur, qui vient du monde et hérite de ses valeurs et conventions, ses qualités et conjectures, me projette soudain et me fait être. Le corps nu, dépouillé de ses ornements, n’est pas capable de me faire entrer au monde de la sorte. Cela signifie que la mode fabrique un nouveau corps, une sorte de double qui s’accouple au premier, rudimentaire, pour pouvoir le faire enfin rayonner et interagir avec les autres. Il y aurait ainsi deux corps : le premier, anatomique et primaire, et l’autre, étranger et secondaire, pétri de vêtements et décorations subalternes. Ces deux corps se complètent mais ne coïncident pas forcément; bien au contraire, souvent la mode a voulu dépasser le premier corps qui, s’il la conditionne et la projette, la gêne toujours et l’embarrasse.

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La mode recouvre le corps d’un nouvel épiderme. S’il fallait donc la définir, il faudrait ainsi la poser : elle est un corps étranger qui devient mon propre corps. Sa faculté suprême est bien celle de faire de notre peau, de notre nudité, une chose étrangère, hostile, dont il faut se méfier. Le corps dans lequel nous naissons devient inconnu, dangereux, tandis que l’autre, le corps prothétique et virtuel, est son corps d’adoption, chéri car rassurant, habituel et approuvé. Celui que j’ai choisi. 

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Alors je comprends mieux : nous avons besoin de la mode car elle arrange un peu le désespoir de notre corps nu. Le corps n’est jamais qu’un corps nu ; et même nu, il est dans l’attente d’être habillé. Ce deuxième corps de mode est toujours en latence, il provoque en nous une métamorphose essentielle pour pouvoir vivre. La mode nous fait devenir médium de notre existence en tant qu’image de soi : grâce à la mode, les autres me voient, alors j’existe. 

Notre existence est déterminée par ce premier geste, certes lacunaire, qui assoit tout le paradigme de notre existence politique et sociale : se lever et devoir s’habiller. C’est cela, très certainement, qui me touche tant dans la mode. 

Amélie Zimmermann

3 Comments

  1. Coucou Amelie, ton article est intéressant parce qu’il ouvre à une réflexion sur la mode qui pense comme tu le dis la question du deuxième corps de l’individu. Je travaille personnellement en philosophie sur la question de l’individuation, et de tout « l’autre » et tout le multiple qui rentre dans la construction de l’individu. je ne m’étais pas posé la question de ce redoublement du corps, avec des fractions de monde extérieurs qui fait exister le corps dans l’espace social, alors jte remercie. Ps : aurais-tu des sources à citer sur cette question? Merci :))

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