héroïnes : l’inconnue

Quelque part, perdus, à l’angle d’un détroit de l’imaginaire de chacun, reposent des figures sans noms, des personnages sans vie. Des fictions sorties de nulle part, peut-être nées de notre acuité grandissante face au monde sensoriel qui décuple nos perceptions. L’imaginaire se développe, et parfois si vaste et parfois si vrai qu’il fait s’éclipser les certitudes de la rationalité. De mon imaginaire, j’extirpe ces personnages qui n’existent pas, qui sont sous toutes les coutures inventés, mais que je connais mieux que les êtres de chair et de sang, dont on ne sait rien. Ce sont les fantômes qui hantent l’imaginaire, les visions qui nous prennent par surprise et sans prévenir. Ce sont les filles qu’on aimerait être, qu’on ne sera jamais ou qu’on aimerait oublier. Ce sont les héroïnes d’un autre royaume.

L’inconnue c’est celle dont on se souviendra toujours sans rien ne retenir d’elle que son apparition soudaine. Anonyme, elle arpente les rues et les villes, elle rode seule et sans but. Personne ne la connaît, c’est une silhouette que l’on aperçoit dont on essaie d’imaginer la vie. On lui invente un passé douteux, des mystères et des drames, de la douleur indicible et des histoires passagères. En réalité, elle se récite sûrement les vers bizarres de Ginsberg à voix haute, elle lit en murmurant Joyce Carol Oats et Edgar Allan Poe. Elle boit son café noir et corsé, met du sucre dans le thé, elle aime être seule mais apprécie la bonne compagnie, elle n’est pas sociopathe et a lu deux fois toute la Comédie Humaine, elle rit devant des comédies françaises, écoute tourner le tourne-disque en fumant des cigarettes par la fenêtre, elle mélange beaucoup de maggie avec sa soupe, elle n’a jamais froid mais porte toujours un grand manteau, elle rougit devant les dessins étranges de toshio saeki, elle porte des sous-vêtements de coton blanc, elle perd ses affaires dans son petit appartement. L’inconnue, c’est l’étrangère qui nous frôle tous les jours, des dizaines de fois par jour. On lui imagine une vie, sans imaginer qu’elle est tout comme la notre.

Amélie Zimmermann

intimacy, ed.2

intimacy c’est une série de vidéos où les images mises en scène veulent dire la beauté des choses simples du bout des doigts : comme un sourire insoupçonné, une main tendue dans de l’eau glacée, comme des étreintes secrètes que personne ne voit, des regards qui ne savent pas mentir, une veste qui traine par terre avec renversés les trésors du fond de ses poches, des mèches de cheveux en bataille parce qu’on a pas eu le temps de les coiffer, un verre d’eau fraiche après une journée au soleil, des habits fripés de les avoir trop portés. intimacy c’est les détails qu’on oublie parfois de regarder, c’est les moments intimes qui font des êtres humains, des hommes.

Amélie Zimmermann.

face à face : Amandine

face à face avec Amandine, 18 ansEEB7B743-029C-4E87-ACE6-D9FF86EBB72E

pour quoi t’habilles-tu ?

Je m’habille pour jouer, sans le prendre au sérieux, en faisant en fonction de mon humeur du moment. Il ne faut pas s’habiller pour se donner une image, mais prendre une distance pour être capable de ne pas se vexer si quelqu’un fait une remarque, mais simplement se sentir bien dans sa peau. Les habits participent à ça, ils ne définissent pas forcément notre identité comme on entend souvent, même s’ils reflètent toujours notre personnalité. Oui, il faut s’habiller en prenant ses distances, et toujours savoir que demain tu peux changer.

pour qui t’habilles tu ?

Vraiment pour moi : c’est un amusement avec moi-même. Le soir je réfléchis à ce que je vais porter le lendemain, et c’est juste le plaisir de ce que je vais associer ensemble (même si ça ne donnera pas forcément ce que j’ai en tête). C’est un plaisir personnel bien avant d’être tourné pour les autres, même si forcement il faut s’adapter aux situations. S’habiller pour les autres, c’est passer son temps à copier, quelque part, et surtout ne pas se trouver soi. Il faut s’approprier les choses, les vêtements.

3FF71B8B-4A3A-414C-A855-6E82255B3508D1FF3F6C-57E6-4240-B19C-D9B7F0A0BB8A

quelles influences dans ce que tu portes ?

 Je dirais le quotidien, les gens qui m’entourent. Dans la rue je remarque des détails, les manières dont les gens portent leurs habits. Mais c’est aussi tout une culture visuelle qui m’inspire : l’art, les films qui me marquent, les clips, la photographie. Les photos d’archive de ma famille, ma mère jeune en Afrique dans les années 60. J’essaie de retranscrire ces influences à travers les habits, à travers les coupes ou les couleurs. Beaucoup de jeunes marques m’inspirent aussi beaucoup. Jacquemus, surtout. Il ne se prend pas au sérieux, il donne envie de porter les habits qu’il fait car on a l’impression que, dedans, on sera heureux. C’est peut-être éphémère ou juste une illusion, mais encore heureux qu’il existe des illusions aussi belles dans la vie ! Paloma Wool m’inspire aussi, c’est une marque espagnole que j’adore. Elle fait dans la simplicité, mais la simplicité c’est ce qu’il y a de plus dur à faire. Ces marques créent un univers qui leur sont propre, à travers les photos et les défilés. Chez Paloma Wool c’est très féminin et organique (il y a eu des shoot avec des poteries aux côtés de corps de femmes). C’est une célébration du corps de la femme, et je trouve ça magnifique.

B5949BF2-619C-4B35-9F79-065E0C85C800D4206486-9A4A-4D29-BE58-98CE33327FF0

  le style, pour toi :

Le style c’est l’attitude. C’est un tout, une esthétique, une manière de s’habiller. Aujourd’hui, on est capable de faire une typologie des styles en fonction des personnalités des gens (on repère facilement les tumblr girls, les skateurs, ceux du milieu trap ou hip hop…). Ceux qui ont un style, c’est ceux qui ont l’attitude avec, qui savent s’approprier les pièces et faire en sorte que leurs vêtements intègrent totalement la personne qu’ils sont. Le style est lié à la personnalité, et donc à une certaine confiance en soi : assumer son style c’est être bien par rapport à son corps. J’ai ressenti ça quand j’ai rasé mes cheveux. Je me suis rendue compte que j’étais obligée de l’assumer, que je ne pouvais ni cacher mon style, ni me cacher moi-même. Là, avec mes cheveux courts, je me suis dit qu’en marchant dans la rue les gens me voyaient, et que désormais je suis obligée d’assumer ce que je suis, ce à quoi je ressemble. Ça peut être difficile. Ça m’a fait gagner confiance en moi.

ton style, pour toi :

Il a tellement évolué ! Au collège je mettais beaucoup de couleurs, et aujourd’hui j’essaie de ne pas perdre ce goût là, d’en faire une base stable dans mon style. J’aime beaucoup les belles coupes, aussi. J’ai un style très street ou sportswear, mais en même temps j’ai ce goût des belles choses, plus classiques, bien coupées. J’essaie de mêler les deux, sans forcément vouloir créer d’équilibre. Il ne faut pas s’enfermer dans des catégories : si j’aime le streetwear ça ne m’empêche pas de sortir mes pièces inspirées directement des 60s et des films de Godart.

D4E900CE-A70F-4DA7-B65D-163E6FE6AB64

quelle relation entre ton corps et les habits que tu portes ?

Je pense que pour apprendre à s’habiller, il faut dépasser les erreurs que l’on fait tous, influencés par les canons de beauté qui nous sont imposés. Il faut apprendre à connaître son corps, c’est un processus toujours en cours pour moi. Mais à la fois, il faut dépasser cette soi-disant connaissance de nos corps, il ne faut pas se limiter en se disant « ah, ça ne va pas m’aller ». Il faut aller à l’encontre des codes, il faut s’assumer. Et s’assumer, ça ne veut pas dire tout montrer, car même tout montrer est devenu un dictat aujourd’hui. Ce n’est pas parce que je suis pulpeuse que pour assumer mes formes je dois les montrer, et à la fois il ne faut pas se laisser dicter ce que l’on doit porter. Il faut juste mettre ce dans quoi on se sent bien, sans avoir peur d’essayer certaines choses. Ce n’est pas grave d’avoir des ratés. Quand j’étais petite, j’avais une cravate avec Snoopy dessus. Je m’en foutais, je m’amusais juste, je faisais les fripes et je trouvais que ça m’allait bien. Il faut oser jouer. Commencer la journée en se sentant bien habillé, bien dans son corps, ça peut transformer cette même journée. Personne ne peut t’arrêter quand tu te sens bien dans ce que tu portes.

94E4F4BA-8083-48F2-9B3A-394314658F12BEDE47B8-DCA5-40ED-8DD1-15D41915BF37

Amélie Zimmermann.

moments mode

17 mai 2017. Dix-sept mai deux-mille dix-sept, il fait beau, il fait le temps de la fin d’année, d’un été nouveau qui débute, un semestre qui touche à sa fin. Les jours ont passé dans une torpeur enivrante ou une monotonie sinistre, selon les semaines et les saisons, selon les couleurs qu’elles ont revêtues une à une. Tout défile et file à toute allure dans la ville où même la nuit il faut vivre. Et puis ça y est, c’est la fin de l’année ou presque. Et qu’est-ce qu’on en retient ? Qu’en oublie-t-on ? On aimerait se souvenir de tout, mais pas le temps pour ça. On voudrait peut-être fuir les sentences du temps qui nous échappe toujours, glisse entre nos doigts. Pourtant, dans toutes ces journées parfois si semblables, toujours la mode s’est immiscée quelque part. Même si on ne l’a pas vue assis au premier rang d’un défilé croisière au mois de mai, même si on a pas pu la porter comme on aurait voulu parce qu’elle est coûte trop cher. Quelque part de non cartographié, presque indicible dans l’alchimie de l’air et du temps, il y a des minuscules moments où la mode épouse la langueur des journées grises. Ce sont par ces instants fragiles et timides que l’inspiration sans cesse apparaît, et que la beauté peut tous les jours renaître.

à chaque minute qui passe, son détail insignifiant. 6:35 un turban en serviette, 7:3O transe du métro qui débute. ses rencontres inédites, silhouettes inconnues qui se meuvent et se tordent comme des lianes bousculées par le rythme du métro sale. une fille rentre de soirée, yeux pochés, dans la nuque du rouge à lèvres effacé. deux filles s’embrassent, un autre couple s’embrasse, les amants qui se quittent à quai quand commence le jour. les gens déambulent hasardeux et perdus, démarches singulières et ports de tête atypiques, regards embués on lit leurs faiblesses dans leurs mimiques. savent-ils qu’ils ressemblent à ces visages sans noms, ces corps sans identités partout placardés ? ils sont les muses inconnues des chefs d’oeuvres pas encore terminés. les mannequins boiteux du défilé de leurs mondes – qui s’entrecroisent quelques secondes. 15:32 la professeuse debout sur son promontoire est une statue vestale debout sur son socle noir. 15:55 une femme s’endort, se laisse bercer par le son insupportable des rails par la mélodie de ses souvenirs amnésiques, une femme s’endort au milieu du tintamarre prodigieux de la vie commune. 19:02 les sourcils foncés d’un homme, costume gris, dont la fumée de cigarette camoufle le visage. l’harmonie du chaos de la rue est celle du génie créatif – dans un élan de folie fait se voir la beauté d’une allure, l’éphémère de la beauté d’une stature. l’harmonie de toutes les couleurs, les motifs, les parures, les sequins en masse et les essaims de sacs. dans la différence une unité marque. toujours la même foule, partout dans la ville, toujours les mêmes fringues. les chemises blanches sont partout, partout les mêmes cols blancs, les deux mêmes manches. pourtant partout, pourtant portées sans pareil sur chacun, chacun laissant avec sa chemise blanche s’échapper un bout de soi, quelque chose de lui, une once d’une porte ouverte à sa vie. 21: 46 une fille s’accroche à son verre de rouge, les joues roses. comme si l’ivresse l’ennuyait déjà. déjà démodée, obsolète, nul, zéro, ringard, plouc, beauf – la mélancolie dans ses yeux : comment rester dans son temps, même si on préfère se cacher dans l’oubli, dans l’ivresse, les vestiges d’un passé d’enfant ?
10: 01 pause. elle s’attache les cheveux, tire sur sa cigarette. elle ressemble à une actrice dont on ne retiendra jamais le nom. 11:45 une amie échappée dans ses pensées, yeux brillants et soupir exaspéré. on ne peut pas mentir par le regard. la beauté est dans le vrai et le réel de cette scène l’est plus que n’importe quelle publicité vantarde et vendeuse de mensonges jolis et arrangeants. dans la vraie vie, la mode est plus importante, significative des vérités que, trop pudiques, on veut cacher.
IMG_908322:22 : des amies affalées s’échangent des confidences drôles et sans importance. la grâce d’être sans-gêne, d’être à l’aise, d’être des filles de pacotille ou de braise. voir en l’autre le reflet de soi.
IMG_9146
00:30 : les bras de Morphée s’ouvrent aux corps nus, démaquillés, déshabillés, lavés, dans les draps tout froissés. bras de Morphée délivre leurs secrets, repeint leurs visages des couleurs que les gens de la vie leur ont donné, royaume des rêves rien ne démarque ce jour d’un autre pourtant leur abandon dans le sommeil immortalise leur beauté étrangère à la mode, leur candeur d’enfant dans l’innocence de la nuit laisse voir la beauté partout éparpillée. la mode peinte sur les joues, les épaules rondes, les hanches étroites, les commissures au coin des lèvres moites. dormez, demain tout sera possible.

 

Amélie Zimmermann.

l’identité française

Saison après saison, la mode à Paris réinvente l’idée qu’elle s’est faite de la silhouette de la Française. La Parisienne : est-ce une allure, un style, une façon de vivre ? Les femmes des autres capitales de la mode nous envient ce mystère que nous entretenons – la french touch, l’indicible énigme dont nous jouons pour mieux se sentir françaises. Toutes les figures de la mode parisienne ont oeuvré pour construire ce « capital » de l’esthétique française, cette signature propre à la culture d’un pays en pleine crise identitaire. Tous ont oeuvré pour livrer leur vision de la femme affranchie et libérée, libérée grâce à la mode, dont l’identité se construit par la mode.

Hommage-a-Yves-Saint-Laurent-en-videos
yves dans son atelier

S’il fallait chercher quelque part la quintessence de la Parisienne, c’est au creux des bras d’Yves Saint Laurent qu’on y trouverait sûrement tout le génie qui fait d’elle une femme intemporelle. Grâce à lui, elle ne se laisse plus dicter ce qu’elle doit être, elle est une femme qui peut se déguiser en homme, porter un smoking ou une toile d’un artiste sur sa robe ; son œuvre à elle est son corps assumé, qui grandit avec la révolution sexuelle le libérant. Saint Laurent est né à Oran, Algérie, dans les années 30. Il est emprunt d’un désir d’ailleurs, d’une idée de la femme parisienne qui traverse les continents, s’arrête dans son jardin Majorelle le temps d’une escale et danse toute la nuit dans les clubs parisiens. En 1967, il présente sa Collection Africaine dans laquelle il a l’audace de réinventer la Saharienne, vêtement fonctionnel des militaires de l’armée britannique indienne, en un habit porte-parole du chic parisien. Il crée un nouveau lieu commun de la mode, qui s’imagine à chaque nouvelle saison sous une autre forme, par de nouveaux créateurs. Il est le premier à inviter des modèles d’origine africaine ou asiatique à porter ses vêtements. On se souvient de la beauté frappante de Katoucha Niane, l’un des premiers visages noirs à se faire une place dans l’industrie. Née en Guinée, morte à Paris, elle est celle qui incarne le mieux l’identité de Saint Laurent. On a grâce à son héritage précieux une vision d’une parisienne incandescente et versatile, qui ne se définie par aucune ethnie mais seulement par l’élégance de sa manière d’être.

L’histoire de la mode parisienne est marquée par l’immigration de nombreux stylistes étrangers en cette terre propice au développement d’une construction identitaire par le style. Les années 70 notamment, avec la venue d’un essaim de créateurs japonais dans ce qui était alors la capitale de la mode. Rei Kawakubo, figure emblématique d’une mode parisienne dont le beau n’est plus l’objectif final ; Kenzo Takada, l’un des premiers à éliminer les barrières des frontières, et dont la marque Kenzo reste la manifestation d’une mode française aux influences d’ailleurs; Issey Miyake, qui vient apprendre le métier à la Chambre Syndicale de la Haute-Couture ; Yohji Yamamoto, qui fut un temps le compagnon de Kawakubo. Ces créateurs ont insufflé à la mode parisienne un souffle propre à leurs origines, en réinventant ses codes et ses manières de s’exprimer. Azzedine Alaïa, franco-tunisien, Elsa Schiaparelli, italienne installée et décédée à Paris, Cristóbal Balenciaga, espagnol revisitant les conventions d’une mode française… La liste serait longue : elle est inutile. Car ce qui reste, derrière la figure de ces génies créateurs, ce n’est pas le pays d’où ils viennent, mais plutôt leur talent qui a nourri la France, et contribue jusqu’à aujourd’hui à définir  son identité hors des cadres étriqués des frontières. Il en va de même pour les muses parisiennes, celles qui inspirent le monde entier : Isabelle Adjani, dont le père est kabyle et la mère allemande, Jane Birkin, anglaise dont l’accent délicieux ne succombera pas au temps passé en France, Loulou de la Falaise, franco-irlandaise, Grace Jones, d’origine Jamaïcaine. Oui, s’il fallait en faire, les listes seraient très longues, et très belles.

Ce n’est pas un hasard si de nombreuses figures de la mode londonienne se sont engagées contre le Brexit l’an dernier. Car la sortie de l’Europe signifie pour la mode l’arrêt d’un échange libre et continuel entre les pays, un échange certes économique, mais aussi culturel. La mode se caractérise par le syncrétisme culturel, le dialogue des civilisations, les inspirations du monde partagées. Les mannequins passent leur vie dans les avions, les plus beaux endroits des quatre coins du globe profitent aux éditoriaux des grands magazines parisiens, les maisons de couture voyagent grâce aux défilés croisières, les réseaux sociaux relient ceux qui admirent la création quelque soit leur nationalité. La mode, c’est l’identité. D’abord individuelle : chacun se construit par son corps, par ses vêtements, par la vision d’autrui sur ce qu’il ne peut cacher. Mais la mode, c’est aussi une identité nationale, surtout dans un pays comme la France où elle permet son rayonnement dans le monde. J’ai débuté cet article en me demandant comment définir la silhouette parisienne : je réponds ici qu’il est impossible de lui conférer une essence. La définir, c’est oublier à quel point elle est fragile et se change chaque saison. Ses codes se déconstruisent pour mieux se refaire selon la perception de ceux qui l’incarnent : stylistes, photographes, mannequins. Le propre de la Parisienne, c’est qu’elle dispose d’une liberté d’être si grande que de vouloir la capturer en revient à fermer le champ incroyable de ses possibles.

8a7405ff6747e1dd5179d1d240d77b9d
image extraite du Vogue Paris d’avril 2013, au Pérou

A sept jours du 2ème tour des élections, il est important de se rappeler ces faits qui façonnent la mode française et grâce auxquels elle perdure avec tant de succès. La mode française, l’identité française, ne peuvent être rangées dans des cases réductrices et caricaturales. Elles regardent le monde, s’en inspirent, elles accueillent ceux qui toquent à sa porte : voilà la réalité d’un pays en crise identitaire. Pour la mode aussi, il faut se souvenir de cela. Pour la mode aussi, il faut faire barrage au populisme nationaliste et à sa politique qui oublie l’histoire, qui oublie la beauté d’un monde qui est plus fort quand il n’est pas cloisonné par des frontières invisibles.

Amélie Zimmermann.

eros rhabillé

Processed with VSCO with b5 preset

Les mètres de tissu parcourent les corps, mille parures recouvrent la finesse de sa chair, protègent les secrets pudiques de son jardin cadenassé. Et là quelque part, une petite fente effrontée laisse entrapercevoir l’insolence délicieuse d’un bout de peau exposé. Le rôle de la mode est d’habiller le corps, mais pourtant elle préfère le dénuder et révéler son enveloppe délicate. Puisque le corps est son matériau premier, puisqu’il abrite les passions qui nous déchirent, qu’il fait vendre et se vend et se distribue et se prostitue, puisqu’il est encore pourtant si controversé et censuré, la mode lui sert d’asile ou l’exploite, selon l’inflexion de ses humeurs capricieuses. C’est le corps des femmes qui l’obsède, le dessin gracieux de ses courbes que la mode, insatiable et affamée, n’hésite pas à parfois manger tout cru. La mode et le nu, la mode et le nu féminin : des sujets impénétrables, trop discutés, mal cernés et géniteurs de scandales osés. Là où certains voient appropriation de l’image d’une femme asservie et sexualisée, d’autres sont touchés par ce qu’ils pensent être de l’art ou du beau. La vérité se trouve quelque part perdu entre les deux, accrochée au déclic d’un appareil qui pénètre les trésors du corps le plus admiré et le plus redouté.

Été 1929, un studio à Montparnasse. Lee Miller, sa beauté mélancolique, et Man Ray, son oeil vif immortalisant le je-ne-sais-quoi des figures énigmatiques, insondables. Man Ray, grand chef de la photographie dadaïste, prend les femmes en photo nues. Cette audace de son époque lui vaut un succès considérable, surtout aux Etats-Unis où les magazines se l’arrachent, fascinés par le pouvoir envoûtant de ses clichés. Peintre dans l’âme et dans le coeur, il insuffle à son style un air de surréalisme novateur. Le corps des femmes devient son objet d’étude et d’expérimentation : c’est un corps presque irréel, tantôt plat, tantôt galbé de ses formes prodigieuses. Il invente avec Lee Miller, dont on ne connaît généralement que le minois et le bout des seins, la technique de la solarisation qui révolutionne la photographie et permet aux corps nus de s’étirer inlassablement entre les ombres et les lumières qui s’étendent le long de leurs lignes.

miller003

Lee Miller, photographe américaine issue de l’école des Beaux-Arts de Paris, modèle et intellectuelle de son temps, est la muse et l’amour de Man Ray. Leurs images sont la célébration d’un érotisme timide et naïf, d’une vulnérabilité inespérée, d’un humour léger, et d’un abandon dans la beauté. Elles captent l’instant fugitif de l’émotion qui s’évanouit aussitôt, elles sont le fruit de la fortuite rencontre entre ce hasard opportun de l’instant fort, et le talent d’artistes capables de le capturer. Mais Lee Miller n’est vue que comme la modèle, elle n’a ni nom, ni voix. Pourtant, c’est elle qui prend des photos signées Man Ray lorsqu’il n’est plus en état de photographier ; c’est elle qui prend des photos dont l’intelligence permet l’humour dans l’art et la beauté dans l’ordinaire ; c’est elle qui inspire et qui crée. Femme d’esprit et de conscience, elle suit l’armée américaine pendant la 2ème Guerre Mondiale et est la première à montrer des images des camps de concentration, vendues au magazine Vogue. La femme nue, qu’on imagine sans identité, envoie se rhabiller les préjugés pour mieux profiter de son règne sur la mode, sur le monde.

LeeMiller2
camps de concentration, lee miller
PHOa260fcce-929f-11e4-aca4-23947affbdbb-805x453
camps de concentration, lee miller

Le corps des femmes se libère au fur et à mesure que les décennies avancent, et avec Helmut Newton, il se dresse droit comme un i prêt à mener un nouveau combat contre les codes et les conventions. Newton met en scène le désir, les pulsions, la tension sexuelle des rapports entre les corps qui leur est consubstantielle. Rapports de soumission et de domination, nudité apparue là où elle est proscrite, dangereuse nudité, et surtout provocation, arme de Newton. La mode n’est ni mièvre ni fantasme: elle montre les corps dans leur totalité, ces corps qui ne sont que charnels et naturels. Il est ridicule d’en avoir peur. Newton et son noir et blanc tranchant touche à ce qu’il y a de plus instinctif, animal et authentique en nous, il livre une vérité sur les corps qui sont fait pour être vus, désirés, et fièrement acceptés.

Puis, le XXIème siècle prend ses marques, la mode y prend ses aises. Après des années 2000 riches en scandales et le porno chic de Carine Roitfeld alors à la tête de Vogue Paris, la mode et le corps des femmes semblent noués par une relation conflictuelle et difficile. Les marques comprennent que le corps nu de la femme, pour faire vendre, doit être sexualisé. Les campagnes deviennent des controverses : parfum Tom Ford pour hommes en 2007, pub American Apparel en 2006, pubis épilé en forme de G pour Gucci en 2005…

publicite-tom-ford-5_948381publicite-tom-ford-5_948381C’est la surenchère : qui osera montrer quoi ? On franchit un cap avec la campagne Eckhaus Latta de 2017 qui fait figurer des modèles entrain de faire, véritablement, l’amour à la caméra. Ou plutôt, devant elle. La mairie de Paris, face à cette prolifération de corps nus à tout va, vote suite à la dernière campagne choc de YSL un amendement pour lutter contre les publicités sexistes. Pourtant il y a un enjeu important et artistique dans la photographie de mode célébrant le corps des femmes. Newton et Man Ray en sont des exemples parfaits. Seulement, aujourd’hui, l’espace public est saturé d’images de corps féminins nus. Ils s’infiltrent même dans l’espace privé, sur les écrans de nos portables que nos doigts touchent furtivement, prêts à scroller des kilomètres de nudes partagés. L’exaltation de la pornographie, la télévision et les réseaux sociaux ont fait se perdre la valeur du corps nu pris en photo. Celui de la femme est partout, tellement partout qu’il ne provoque plus de réactions. Presque plus aucune démarche artistique ou intellectuelle, aucun processus expérimental, ne justifie sa présence imminente dans nos vies. Il n’est plus qu’une simple consommation comme une autre. Nous sommes blasés de la nudité, habitués ou écoeurés, peu importe, elle est banalisée. Nicki Minaj pensait faire le buzz en se pointant au défilé Haider Ackermann de mars un sein à l’air. « Couvrez ce sein, que je ne saurais voir », Molière a bien vu : elle a recouvert son téton d’un scotch minuscule. Mais personne n’a crié au scandale. On a l’habitude. C’est comme si, finalement, le nu ne faisait plus vraiment sens. Et c’est bien dommage.

Processed with VSCO with b5 presetProcessed with VSCO with b5 presetProcessed with VSCO with b5 preset

Amélie Zimmermann.

intimacy, ed.1

intimacy c’est une série de vidéos où les images mises en scène veulent dire la beauté des choses simples du bout des doigts : comme un sourire insoupçonné, une main tendue dans de l’eau glacée, comme des étreintes secrètes que personne ne voit, des regards qui ne savent pas mentir, une veste qui traine par terre avec renversés les trésors du fond de ses poches, des mèches de cheveux en bataille parce qu’on a pas eu le temps de les coiffer, un verre d’eau fraiche après une journée au soleil, des habits fripés de les avoir trop portés. intimacy c’est les détails qu’on oublie parfois de regarder, c’est les moments intimes qui font des êtres humains, des hommes.

Amélie Zimmermann.