eros rhabillé

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Les mètres de tissu parcourent les corps, mille parures recouvrent la finesse de sa chair, protègent les secrets pudiques de son jardin cadenassé. Et là quelque part, une petite fente effrontée laisse entrapercevoir l’insolence délicieuse d’un bout de peau exposé. Le rôle de la mode est d’habiller le corps, mais pourtant elle préfère le dénuder et révéler son enveloppe délicate. Puisque le corps est son matériau premier, puisqu’il abrite les passions qui nous déchirent, qu’il fait vendre et se vend et se distribue et se prostitue, puisqu’il est encore pourtant si controversé et censuré, la mode lui sert d’asile ou l’exploite, selon l’inflexion de ses humeurs capricieuses. C’est le corps des femmes qui l’obsède, le dessin gracieux de ses courbes que la mode, insatiable et affamée, n’hésite pas à parfois manger tout cru. La mode et le nu, la mode et le nu féminin : des sujets impénétrables, trop discutés, mal cernés et géniteurs de scandales osés. Là où certains voient appropriation de l’image d’une femme asservie et sexualisée, d’autres sont touchés par ce qu’ils pensent être de l’art ou du beau. La vérité se trouve quelque part perdu entre les deux, accrochée au déclic d’un appareil qui pénètre les trésors du corps le plus admiré et le plus redouté.

Été 1929, un studio à Montparnasse. Lee Miller, sa beauté mélancolique, et Man Ray, son oeil vif immortalisant le je-ne-sais-quoi des figures énigmatiques, insondables. Man Ray, grand chef de la photographie dadaïste, prend les femmes en photo nues. Cette audace de son époque lui vaut un succès considérable, surtout aux Etats-Unis où les magazines se l’arrachent, fascinés par le pouvoir envoûtant de ses clichés. Peintre dans l’âme et dans le coeur, il insuffle à son style un air de surréalisme novateur. Le corps des femmes devient son objet d’étude et d’expérimentation : c’est un corps presque irréel, tantôt plat, tantôt galbé de ses formes prodigieuses. Il invente avec Lee Miller, dont on ne connaît généralement que le minois et le bout des seins, la technique de la solarisation qui révolutionne la photographie et permet aux corps nus de s’étirer inlassablement entre les ombres et les lumières qui s’étendent le long de leurs lignes.

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Lee Miller, photographe américaine issue de l’école des Beaux-Arts de Paris, modèle et intellectuelle de son temps, est la muse et l’amour de Man Ray. Leurs images sont la célébration d’un érotisme timide et naïf, d’une vulnérabilité inespérée, d’un humour léger, et d’un abandon dans la beauté. Elles captent l’instant fugitif de l’émotion qui s’évanouit aussitôt, elles sont le fruit de la fortuite rencontre entre ce hasard opportun de l’instant fort, et le talent d’artistes capables de le capturer. Mais Lee Miller n’est vue que comme la modèle, elle n’a ni nom, ni voix. Pourtant, c’est elle qui prend des photos signées Man Ray lorsqu’il n’est plus en état de photographier ; c’est elle qui prend des photos dont l’intelligence permet l’humour dans l’art et la beauté dans l’ordinaire ; c’est elle qui inspire et qui crée. Femme d’esprit et de conscience, elle suit l’armée américaine pendant la 2ème Guerre Mondiale et est la première à montrer des images des camps de concentration, vendues au magazine Vogue. La femme nue, qu’on imagine sans identité, envoie se rhabiller les préjugés pour mieux profiter de son règne sur la mode, sur le monde.

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camps de concentration, lee miller

Le corps des femmes se libère au fur et à mesure que les décennies avancent, et avec Helmut Newton, il se dresse droit comme un i prêt à mener un nouveau combat contre les codes et les conventions. Newton met en scène le désir, les pulsions, la tension sexuelle des rapports entre les corps qui leur est consubstantielle. Rapports de soumission et de domination, nudité apparue là où elle est proscrite, dangereuse nudité, et surtout provocation, arme de Newton. La mode n’est ni mièvre ni fantasme: elle montre les corps dans leur totalité, ces corps qui ne sont que charnels et naturels. Il est ridicule d’en avoir peur. Newton et son noir et blanc tranchant touche à ce qu’il y a de plus instinctif, animal et authentique en nous, il livre une vérité sur les corps qui sont fait pour être vus, désirés, et fièrement acceptés.

Puis, le XXIème siècle prend ses marques, la mode y prend ses aises. Après des années 2000 riches en scandales et le porno chic de Carine Roitfeld alors à la tête de Vogue Paris, la mode et le corps des femmes semblent noués par une relation conflictuelle et difficile. Les marques comprennent que le corps nu de la femme, pour faire vendre, doit être sexualisé. Les campagnes deviennent des controverses : parfum Tom Ford pour hommes en 2007, pub American Apparel en 2006, pubis épilé en forme de G pour Gucci en 2005…

publicite-tom-ford-5_948381publicite-tom-ford-5_948381C’est la surenchère : qui osera montrer quoi ? On franchit un cap avec la campagne Eckhaus Latta de 2017 qui fait figurer des modèles entrain de faire, véritablement, l’amour à la caméra. Ou plutôt, devant elle. La mairie de Paris, face à cette prolifération de corps nus à tout va, vote suite à la dernière campagne choc de YSL un amendement pour lutter contre les publicités sexistes. Pourtant il y a un enjeu important et artistique dans la photographie de mode célébrant le corps des femmes. Newton et Man Ray en sont des exemples parfaits. Seulement, aujourd’hui, l’espace public est saturé d’images de corps féminins nus. Ils s’infiltrent même dans l’espace privé, sur les écrans de nos portables que nos doigts touchent furtivement, prêts à scroller des kilomètres de nudes partagés. L’exaltation de la pornographie, la télévision et les réseaux sociaux ont fait se perdre la valeur du corps nu pris en photo. Celui de la femme est partout, tellement partout qu’il ne provoque plus de réactions. Presque plus aucune démarche artistique ou intellectuelle, aucun processus expérimental, ne justifie sa présence imminente dans nos vies. Il n’est plus qu’une simple consommation comme une autre. Nous sommes blasés de la nudité, habitués ou écoeurés, peu importe, elle est banalisée. Nicki Minaj pensait faire le buzz en se pointant au défilé Haider Ackermann de mars un sein à l’air. « Couvrez ce sein, que je ne saurais voir », Molière a bien vu : elle a recouvert son téton d’un scotch minuscule. Mais personne n’a crié au scandale. On a l’habitude. C’est comme si, finalement, le nu ne faisait plus vraiment sens. Et c’est bien dommage.

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Amélie Zimmermann.

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