face à face

Avez-vous déjà regardé, ou entraperçu, un défilé de mode ? Vous est-il arrivé de penser, ou même de le dire à haute voix, que tous les vêtements exposés sont importables ? Que personne ne pourrait porter une telle chose, bien sûr que non?

Bienvenue dans le monde de la mode. Un monde où l’habit ne fait pas le moine mais où le moine est à travers son habit. L’habit n’est plus un habit, il a dépassé sa fonction première pour se trouver une essence toute nouvelle, sans limite. L’habit est à la fois la matière et l’intellect, il allie pragmatique et illusoire, il est le fond, la forme. Précisément parce qu’il est l’injonction de deux substances distinctes, celle qui est immatérielle (l’esprit) et celle qui l’est (le corps), l’habit possède une dualité fondamentale que la mode ne cesse d’exploiter et de réinventer. Il est l’élément reliant ces deux concept cartésiens : le vêtement habille notre corps, notre esprit.

C’est cela qui dérange tant au fond. Ce perpétuel jeu entre l’artifice et la profondeur, la surface et le fond. L’habit exploite ces différentes ressources : à la fois il n’est qu’un bien matériel qui recouvre un corps nu et fébrile, mais il est aussi une représentation de l’identité de ce corps et de l’esprit qui l’habite. Que choisir de montrer ? Que préserver caché ?

C’est là, le rôle de la mode, saison après saison. Renouveler l’idée que l’on s’est faite des vêtements, de cette armure jugée futile par certains. Mais qui pourtant est là, quotidiennement à nos côtés, au plein coeur de notre intimité. Lorsque l’on s’habille, que l’on essaie de s’aimer tant bien que mal au réveil. Quand on se déshabille, que l’on ôte nos vêtements, les seuls témoins de notre journée entière. Ou bien quand quelqu’un d’autre tire sur les ficelles et accède à tous les secrets renfermés par cette armure si personnelle. Là est la beauté des vêtements. La mode transporte toujours une histoire avec elle. Une idée, un combat. Celui que l’on exerçons chaque jour, tous les jours.

En septembre dernier s’est déroulé les quatre semaines consécutives de la Fashion Week, évènement tant attendu par tous les disciples de cette drôle de chose qu’est la mode. Quatre semaines et quatre villes : New York, Londres, Milan et Paris. Alors, bien sûr, cela signifie toute une ribambelle de collections de prêt-à-porter, de mannequins (parfois déshydratées, façon Kanye West) à la démarche farouche et singulière, de clientes parées de leurs carats les plus étincelants, de journalistes à l’affut, de nouveaux hashtag « démocratisateurs » de cette mode si inaccessible, de crépitements d’appareils photos en quête du cliché parfait, de sourires hypocrites et remarques cinglantes immortalisées par Loïc Prigent, de kilomètres de rubans, ficelles, tulles et étoffes nobles, de kilos de boutons, d’épingles à nourrice et de litres de champagne… Quatre semaines épuisantes, en somme. Dans le sens absolument exquis du terme.

Mais aujourd’hui, la mode est en pleine mutation. Une compétition de plus en plus rude sur un marché globalisé oblige les maisons à produire, en plus des deux fashion week annuelles, des défilés croisières, des précollections, des collections capsules, des collections haute-couture pour certaines. A ce rythme effréné s’ajoute une nouvelle demande : le concept du « see now/buy now ». Avec la popularisation du e-commerce, les clients souhaitent désormais pouvoir acheter dès la sortie du défilé une pièce de la collection, et non pas attendre six mois pour la retrouver en magasin. Si cette méthode reste désapprouvée par les maisons européennes, les américains déjà entreprennent cette nouvelle folie. Face à de tels enjeux, comment rester créatif ?

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Le mois dernier, certains défilés m’ont marqués par leur inventivité, leur audace face à ce monde en transit (la femme Chanel est un robot, couverte de mosaïques de tweed encâblé). Simon Porte Jacquemus ose de nouvelles formes et brise les codes se foutant de ce qui est « portable » ou pas. Sarah Burton, chez Alexander McQueen, fait preuve d’un talent peu commun en mettant en avant des savoirs faire précieux, presque couture. Un talent qui permet d’associer aux allures étranges, créatures d’un royaume perdu d’Ecosse, une intemporalité saisissante. Chez Dries Van Noten, les jeux de lumière naissent des tissus parfaitement coupés et miroitent sur les mannequins dont l’élégance est propre à la maison. En terme de nouveauté, Anthony Vaccarello fait son entrée chez Saint Laurent. Maison au passé riche, mais parfois lourd à porter. La nouvelle tête a décidé de proposer sa vision des grands classiques YSL. Asymétries maîtrisées, renaissance du célebrissime smoking, allure sensuelle d’un chic redéfini : le défi est relevé.

Bref, il est inutile de lister tous les défilés uns à uns, là n’est pas la question. Mais la question serait plutôt : tout ça pour quoi ?

Ces quatre semaines se sont terminées : retour à la vraie vie après le tumulte d’un tourbillon infernal et délicieux. Alors, je me questionne : face à tous ces bouleversements internes, toute cette industrie qui se vend et se placarde dans les rues, sur les réseaux sociaux, à la TV … Quelle est la place de l’habit, celui dont je parlais au début de l’article ? La mode est devenue un spectacle. Elle est spectaculaire. Grandiose et éblouissante, elle repousse les limites du possible pour troubler nos sens et confondre réalité et illusion. Oui, je me questionne : finalement, quel est notre rapport à l’habit ? Que se passe-t-il entre lui et moi, lui qui me fait sentir si différente et à la fois un peu plus moi-même ? J’aimerais dépouiller la mode de tous ses caprices (dont je raffole pourtant) afin de procéder à un retour vers la « substantifique moelle » ; la raison pour laquelle nous nous habillons de la sorte, chacun à notre manière. Raison qui n’est ni anodine ni futile.

C’est dans cette optique que j’ouvre ici une série intitulée face à face qu’il sera possible de retrouver de manière ponctuelle sur le site. Un principe, simple : des individus lambdas, quelques clichés, une session de questions (toujours la même) et surtout, leurs précieuses réponses. Je commence ici avec une introspection, un dialogue quasi schizophrénique entre moi et moi-même, pour cerner un peu mieux les passions qui nous lient aux mystères de l’habillement, ou art de s’habiller.

face à face : Amélie, 17 ans

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pour quoi t’habilles-tu ?

Si je m’habille comme je le fais ainsi, c’est parce que c’est un moyen de choisir qui je décide d’être. Je peux choisir d’être n’importe qui et il n’y a pas de justification à fournir ; chaque jour, en m’habillant, j’enfile un costume qui ne détermine rien mais qui est délibéré. C’est un jeu. Je m’habille pour saisir pleinement ma liberté d’expression, et ma liberté d’être. Dans l’habillement, il n’y a pas de compte à rendre. Sauf à soi-même.

pour qui t’habilles-tu ?

Je m’habille d’abord pour moi, car il m’est difficile de me sentir en confiance sans cette sorte de toile protectrice. Mais je m’habille pour les autres, aussi. Je refuse d’entrer dans cette tendance égocentrique selon laquelle tout est toujours fait pour un soi qu’il s’agit de « retrouver » : non, je m’habille car j’aime plaire, déranger, être vue ou parfois être invisible. Le rapport à autrui est fondamental dans mon rapport aux vêtements.

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quelle relation entre ton corps et les habits que tu portes ?

Mon corps est, quelque part, l’esclave de mes habits : il se tord pour eux, souffre, s’efface derrière, ou au contraire les épouse et en est magnifié. Mais grâce à eux, j’accepte l’idée que je suis mon corps, un corps que je n’ai pourtant pas choisi. J’accepte l’idée qu’il m’appartient, que c’est à moi seule d’en disposer et de m’en servir. Alors, mon corps, comme mes habits, devient un outil dont il faut se servir comme d’une force.

quelles influences dans ce que tu portes ?

Les défilés, les modes passées et déjà fanées, des photos de famille, la rue au-dehors, des tableaux dans un musée, bref tout… Il n’y a pas une influence, il y a un mouvement de vie incessant.

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le style, pour toi :

C’est une attitude, une façon d’être. Le style, ce n’est pas que les vêtements. C’est surtout la manière dont ils sont portés. C’est une allure, c’est bien plus fort qu’un simple assemblage d’habits.

ton style, pour toi :

Indéfini. Quel ennui, de devoir le définir… Ce que j’aime, c’est pouvoir un peu me travestir à travers les habits, jouer avec la notion d’identité. Alors, peut-être un style, mais en perpétuelle construction.

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🙂

Amélie Zimmermann

2 réflexions sur “face à face

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