la mode, poésie de l’indicible

Langage des cygnes ; langage des codes ; langage des chairs. La mode est une poésie qui parle au corps où valsent les sens. La mode dit l’indicible des non-dits, de la peau contre le tissu, de la beauté née de nulle part. La mode est une poésie de la contemplation, des Correspondances de Baudelaire où les synesthésies nous atteignent sans nous prévenir. C’est le langage d’un art idéaliste dont les mots ne suffisent plus à dire nos sensations déjà décuplées. C’est le langage des corps lancinants qui enfin peuvent s’exprimer seuls.

La mode est d’abord mouvement. Celui des corps en vie, qui s’élancent à la poursuite de leurs quotidiens, qui se croisent et se séparent, se déshabillent pour mieux se connaître. Elle qui vit six mois à l’avance et vagabonde autour du globe, elle est par essence l’art qui capte l’énergie là où tous les autres ne peuvent qu’en attraper des bribes décousues. Azzedine Alaia l’a sculpté sur ses modèles ; Man Ray immortalise les élans des corps nus par la solarisation dans la photographie ; Cindy Sherman décrypte le mouvement d’une transformation continuelle à travers ses autoportraits … C’est cette transformation continuelle de nos corps et de nos idées dont veut rendre compte la mode : elle cherche sans cesse à se réinventer, imaginer une nouvelle mue pour se changer au même rythme effréné de la vie. La mode, donc, est mouvement car elle est la cadence sur laquelle on peut danser pour traverser la vie en s’amusant, sur le tempo que l’on décide être notre.

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Mais sons et odeurs aussi s’y mêlent savamment, et la mode nous approche d’une nouvelle manière encore. Les défilés sont des occasions de voyage, des invitations à la rêverie où nos sens sont trompés le temps d’un show. Le son du velours sur la peau nue, de la soie autour d’un cou, des talons qui martèlent le sol ; les odeurs de cuirs tannés et de vernis craquelés, d’un parfum dont on se délecte sans savoir d’où il vient… La mode n’est pas qu’oculaire : elle est délicieusement olfactive et use des sonorités pour mieux nous envahir. Yves Saint Laurent réinvente en 1967 le vêtement alors fonctionnel des militaires de l’armée britannique indienne, la saharienne, et présente sa collection Africaine dont elle devient l’emblème. Alors qu’à cette époque les défilés n’étaient pas encore chronométrés, shows d’aujourd’hui à l’américaine où tout est minutieusement préparé, il réussit avec audace et simplicité à transporter des générations entières vers un nouvel horizon. La mode devient avec lui tout à fait sensorielle, elle se déploie de par la richesse des impressions fugaces qui nous traversent. Il s’extasie des champs infinis vers lesquels on peut la conduire, et s’il signe l’une de ses premiers fragrances Opium dans les années 70, c’est pour rendre compte de cette extrême sensualité de la mode. Suave, odorante et acoustique, elle devient un tout, et devient tout terrains.

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Et surtout, la mode est une architecture dont les plans ont été perdus : condamnée à se reconstruire toujours, elle rend compte d’une matérialité primaire, d’une plasticité saisissante qu’elle emprunte aux arts nobles. Rei Kawakubo et Iris van Herpen sont des stylistes qui expérimentent leur mode d’expression comme des artistes : le corps symbolise la toile nue que l’étoffe doit recouvrir. Leurs vêtements sont des constructions où tout est permis et dont l’assemblage devient une création. Les couleurs des tissus jaillissent et éclatent comme la peinture sur le tableau, aléatoire mais tout à fait juste. Touchante. Au sens premier et au sens littéraire. La mode est une image de nous-même que l’on imprime sur nos corps, et qui se fait miroir de nos âmes.

Voilà pourquoi la mode est une poésie de l’indicible : en convoquant tout nos sens, elle aiguise notre acuité et nous met dans un état d’alerte systématique. Elle est la communion de l’esprit et du corps, de l’intellect et du somatique, elle fait communiquer nos sensibilités en toute pudeur et nous transforme toujours. Elle nous rend vulnérable car elle nous touche par l’entièreté de notre être, par ce que l’on croit être et ce que les autres croient de nous ; elle nous force à nous montrer tels quels même si l’on est déguisés. Elle fait entendre ce qui autrement est ineffable, nous fait ressentir des émotions primaires et vibrantes car elle emprunte à tous les arts leurs spécificités pour nous assiéger totalement. Elle est la poésie muette de nos cris intérieurs.

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je rejoins le média CultureCouture grâce à cet article. jeune média innovant, c’est au travers des cultures street et couture qu’il souhaite présenter sa vision du monde actuel. @culturecouture.fr

Amélie Zimmermann.

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