les beautés plurielles du mois de la mode

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défilé Simon porte Jacquemus

Le mois de la mode a pris fin. Quatre semaines longues de turbulences osées, d’extravagances toutes permises, quatre semaines tourmentées par les manières impolies d’un monde capricieux. Sous quelle perspective approcher ce marathon infernal, quel angle de vue adopter pour tenter d’y comprendre quelque chose ? Comme réponse à mon article du complexe de l’existence, j’ai décidé d’analyser la beauté à la fashion week, ses incarnations et parfois ses surprises. Et puisque la mode complique toujours tout, il s’est avéré qu’il n’y en avait pas qu’une seule, allégorie fantasque qu’on aime conjuguer au singulier, mais en fait toute une multitude. Une ribambelle de visages avec les mystères qui leur sont propres ; visages fermés des mannequins sur lesquels les maquilleurs ont posé leurs mains et y ont lu, comme l’aveugle lit le braille, les messages codés de la beauté insaisissable.

Les mannequins, justement, grands corps sculptés des créateurs, sont celles par qui l’idée même de beauté prend forme dans la mode. Elles font vivre les vêtements, leur apporte l’esprit et l’allure qui leur manquent accrochés aux porte-manteaux. Comme les actrices incarnent un rôle, elles jouent un jeu en enfilant les tenues, deviennent une autre le temps d’un défilé, celle que le styliste voit en visions, celle qui incarne son idée conductrice. Mais les mannequins jouent aussi leur propre personnage : elles sont les stars, les icônes, suivies de tous sur les réseaux, elles sont plus que des visages, elles ont des noms, sont celles qu’on traque à la sortie des shows, plus encore que les célébrités. De ce travestissement continuel ne reste qu’une beauté immuable propre à chacune, fascinante. Cette saison sur les podiums, leurs silhouettes se sont succédées, les unes après les autres, toujours les mêmes, dans les quatre capitales de la mode. Pour regarder l’habit qu’elle porte et pouvoir l’apprécier, il faut aussi regarder la femme qui s’y cache : c’est une adéquation, un tout duquel se dégage un style. Et cette année, avec tous les styles de toutes les maisons toujours plus nombreuses à présenter leurs collections, ces beautés muettes se sont dévoilées dans leur totalité, dans une diversité qui a souligné leur unicité et leur singularité. On a admiré des filles aux ethnies du globe entier, soulagés de leur spontanéité nouvelle, de ne plus avoir à admirer d’un oeil coupable le travail d’un créateur, exposé jusque là presque systématiquement sur la blancheur d’une peau caucasienne. La multitude des physiques, des couleurs, des grains de peaux, nous a enfin permis à ne plus devoir compter les noires ou les asiatiques, sachant d’avance qu’elles ne seraient qu’une petite minorité. Cette ascension d’un modèle de beauté au pluriel se prépare depuis quelques saisons, et ce mois de la mode semble enfin célébrer non pas la femme mais les femmes. Il ne s’agit pas d’instaurer une parité qui manquerait totalement les enjeux de la beauté en voulant la quantifier et la réguler. Mais il faut être conscient que le choix de mannequin relève d’un parti pris ; ainsi quand chez Kenzo on ne voit que des mannequins d’origine asiatique, ce n’est pas qu’un détail technique, mais plutôt une décision cruciale dans la ligne esthétique et le message véhiculé par la marque. Les mannequins incarnent une représentation de la marque, et sont des symboles qui ont un impact résonnant bien au-delà des frontières du microcosme de la mode. Ce septembre-ci, quelque soit leur style, la plupart des maisons prouvent que l’habit n’est pas affilié à un seul profil. Au contraire, en lingerie distinguée chez Mcqueen, modernité classique pour Céline, luxueuse chez Balmain, au saut du lit ou de la piscine avec Jacquemus, coupes parfaites et sensualité chez Lanvin, inspirées par la grande Nicki de saint Phalle chez Dior, les femmes sont plurielles, plurielles et belles… Impossible de faire une liste exhaustive, mais les nombreux changements de tête au sein des différentes maisons ont insufflé à la mode un air frais et vivifiant, comme porté par l’excitation de défis renouvelés, de promesses nouvelles.

Bien sûr, la mode ne serait pas ce qu’elle est sans quelques scandales, ou tout au moins quelques polémiques qu’elle seule sait si bien faire. Et il demeure des points de rupture dans une mode qui tend à la diversité et à l’apologie des physiques dans toute leur complexité. Le défilé Versace, qui mettait à l’honneur le fondateur de la maison Gianni assassiné 20 ans plus tôt, a invité ses anciennes muses à fouler le podium une nouvelle fois. Carla Bruni, Claudia Schiffer, Naomi Campbell, Cindy Crawford et Helena Christensen sont venues saluer le public aux côtés de Donatella. Les iconiques robes or  ont moulé et remodelé le corps des vestales beautés de toujours. Justement : pas une ride, pas un cheveu blanc, plutôt que des femmes de leur âge, des répliques arrangées de ce qui faisait leur succès dans leur jeunesse… Certains ont applaudi l’ingéniosité d’une telle prestation, qui par ailleurs donne tout pouvoir aux femmes, alors que d’autres sont restés sceptiques face à l’orchestration d’une beauté anormalement restée pareille à celle du passé. Toutefois, la jeunesse n’a plus le privilège, puisque de nombreuses mannequins des ères d’avant sont revenues en force, et d’autres plus âgées (la trentaine, ce qui n’est plus tout jeune dans le mannequinat) ont défilé aux côtés de leurs cadettes. Kaia Gerber par exemple, a du haut de ses 16 ans mené la fashion week du bout de son nez, ouvrant et clôturant tous les shows les plus importants du mois. Qu’importe leur âge, que leur beauté soit juvénile ou déjà mature, c’est leur grâce qui les porte d’un même pas jusqu’au bout du podium.

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Autre corde sensible : la minceur des mannequins. L’imaginaire de la mode se focalise toujours sur des corps longilignes, lignes élancées des silhouettes qui fendent l’air en le traversant sans sembler toucher la terre. Mais cette saison une fois encore, les choses changent et les schémas se réinventent. Les groupes LVMH et Kering interdisent les tailles 32, et comme le souligne la top française Constance Jablonski, des certificats médicaux sont demandés par les agences ou par les maisons pour pouvoir faire défiler les filles. Les filles restent grandes, mais le retour de Sasha Pivovarova dans de nombreuses maisons, ainsi que celui de Charlotte Free, et les passions entraînées par la « petite » Adwoa Aboah renouvellent le décor et évitent aux spectateurs le torticolis à force de lever la tête pour toiser les habituelles beautés du mètre quatre-vingt. Grande autre nouveauté : toutes les formes et toutes les corpulences ont pris place sur les shows, avec les défilés Chromat et Eckhaus Latta par exemple. Les top Victoria’s Secrets défilent de plus en plus lors des fashion week en arborant avec fierté leurs corps musculeux d’athlètes véritables aux côtés des poids plumes ou des femmes aux rondeurs enfin exposées. Il n’y a plus une manière d’être femme, mais une déclinaison, une multitude. Ces mélanges de physiques ont trouvé une harmonie toute particulière, une genre de symbiose de le beauté qui sait se décliner dans l’infini de son prisme.

Le mois de la mode est allé de l’avant, ce septembre-ci. Et si toutes ces beautés dont il n’existe plus d’essence mais qu’une simple jouissance presque  béate sortent à peine de leurs chrysalides, si elles sont encore fragiles, prêtes à être rompues à tout instant, et s’il est évident que pour les préserver l’effort doit être maintenu dans toute son exigence, il est déjà dans la mode une nature nouvelle. En délaissant son concept d’une beauté allégorique et idéalisée, elle rend à toutes les femmes le pouvoir de trouver la beauté véritable en elles. Et une fois de plus, elle sait se faire peau neuve. Ou plutôt, peaux neuves.

sources image: vogue.fr

Amélie Zimmermann.

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