Monstruosités et masochisme : quand la mode se fait érotiquement vôtre

Masque, queue de lapin et combi latex : ce n’est pas parce que c’est le 31 octobre que la mode a revêtu un costume de cuir noir. Halloween n’est ni une fête ni une excuse pour la mode ; c’est juste l’occasion rêvée qui lui permet de farfouiller au fond de ses tiroirs pour y trouver ce qu’il y a de plus sombre. Erotisme troublant et infamies délicieuses sont à la carte pour explorer les recoins d’une mode dérangeante, perdue dans les limbes d’un fantasme mortifère partagé.

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madonna « SEX », 1992

Halloween n’est qu’un prétexte pour nous rappeler à ce dualisme intriqué en chacun de nous. La mythologie grecque l’explicitait déjà : le désir et la mort, Eros et Thanatos, contrebalancent nos énergies antinomiques. Ce double-jeu entre l’extase et le morbide est investi par la mode ; constitutif de nos corps, en tant que matière première et pulsion charnelle, il permet de nous purger et d’émettre en nous l’oeuvre créatrice. Fascinant mais répulsif, ce couple d’entités opposées permet à la mode de creuser l’imaginaire le plus refoulé de l’homme, et en quelque sorte, d’en faire naître des formes qui nous troublent autant qu’elles nous parlent.

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Gilda, Charles Vidor, 1946

La figure première qui excelle dans l’exploitation de notre fantasme mortifère advient dans l’immédiat après-guerre. La femme fatale, celle des films noirs de Preminger ou de Vildor, Laura ou Gilda, sublimes beautés glaçantes, associe au sexe son pouvoir assassin. Filmée en noir et blanc, apparition divine dans le clair obscur de l’image, elle est absente à elle-même : cette femme n’existe pas, elle n’est qu’une chimère évaporée, produit d’un fantasme collectif. Tout son personnage met en jeu les pulsions antagonistes qui siègent en nous, et représente ainsi le danger d’une telle association. Mais elle est aussi une figure esthétique : la mode a vu en elle la maîtresse de son obsession maladive pour l’érotisme, court-circuitée par l’omniprésence de la mort. Décrépitude et jouissance ne forment qu’un, à travers le regard noir, le rouge à lèvres brillant, les robes serrées et les dos nus de cette femme qu’on dit frigide. Dévoreuse et insatisfaite, elle finit par tuer son oppresseur, physiquement ou moralement. Cette impulsion érotique et criminelle travaille l’imaginaire et est en soi un haut-lieu de créativité pour la mode, du fait de l’élan vital qui la traverse. Georges Bataille le résume ainsi dans son oeuvre L’Erotisme en 1957 :

 Le désir de chavirer, qui travaille intimement chaque être humain, diffère néanmoins du désir de mourir en ce qu’il est ambigu : c’est le désir de mourir sans doute, mais c’est en même temps le désir de vivre, aux limites du possible et de l’impossible, avec une intensité toujours plus grande. C’est le désir de vivre en cessant de vivre ou de mourir sans cesser de vivre. C’est du fait que nous sommes humains, et que nous vivons dans la sombre perspective de la mort, que nous connaissons la violence exaspérée, la violence désespérée de l’érotisme.

Cette imbrication contradictoire de l’érotisme et de la mort est exploitée sous diverses formes dans la mode. Plus ou moins gores, la représentation de leur union pose problème, et dérange toujours la morale tant la violence de la confrontation est immense. Anna Sui, pour sa collection printemps/été 1993 exploite le potentiel glamour d’une mode penchant vers le gothique. Le noir omniprésent, associé au violet, des ras-le-cou et un maquillage excessif ; le code de cette mode érotiquo-mortelle exerce une fascination malsaine, mais demeure encore sage. Elle amorce une recherche dans laquelle la femme se meut en une créature venimeuse et enchanteresse.

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Madonna, « SEX »

Mais ce code peut être traité de manière bien plus frontale : qui d’autre que Madonna pour nous le prouver ? L’artiste publie en 1992 « SEX », un album photos la mettant en scène derrière l’objectif du grand photographe de mode Steven Meisel. Extrêmement subversif et provocateur, le livre divise. D’un côté, le succès commercial (150000 copies sont vendues le jour de sa sortie), et de l’autre, une critique et un public largement dubitatifs. Madonna est allée trop loin : plus que de l’art ou de la photographie, on y voit de la pornographie dérangée, mélange salace de sadomasochisme et d’autres pratiques sexuelles encore marginalisées. Inspiré du personnage crée par Madonna, « Mistress Dita », l’album choque profondément à sa sortie, tandis qu’aujourd’hui il est devenu un objet de recherche dans l’oeuvre post-féministe, mais aussi considéré comme tournant dans la carrière de la star interplanétaire.

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Madonna, « SEX »

Inspirée par Newton, Mapplethorpe et Bourdin, Madonna ouvre la voie des possibles pour une mode plus sulfureuse que jamais. Le sadomasochisme qu’elle exploite, teintée de l’esthétisme d’une mode noir et blanc, incarne de la manière la plus brute le corps soumis à ses impulsions bestiales et premières.  Cette esthétique fait naître dans la mode une notion du sublime très dérangeante, partagée entre la fascination et l’horreur. Ce que l’on considère de sale et de violent devient digne, artistique, et, surtout, érotique. C’est le renversement brutal d’un paradigme. Transcender le beau : c’est là l’objectif de cette mode perturbatrice. Tant pis, ou plutôt tant mieux, si cela déclenche crainte et respect, dégoût et envie.

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rocky horror picture show

Il est inévitable, en évoquant Madonna mais aussi en évoquant le sublime dans la mode, d’en revenir à son enfant terrible, Jean-Paul Gaultier. Formes coniques qui se définissent d’ailleurs davantage en difformités, atrocités circonscrites au corps érotisé : ce sont les les spécialités du grand chef de la couture. Hanté par le Rocky Horror Picture Show qu’il a vu dans les années 1970 (comédie musicale dont on reprocha le caractère trop fortement sexuel), il est animé par sa volonté de créer une mode hors les normes, se baladant dans les extrêmes, titillant l’imaginaire de son grotesque vilain et assumé. Il ne caste pas les jolies mannequins appartenant à une mode lisse, institutionnalisée : il cherche la beauté qui dérange, d’où son admiration pour Madonna. Les monstres et les freaks l’inspirent et l’aident à réinventer une beauté-anomalie, interdite et dangereuse. Dans son défilé printemps/été 2007, il fait monter sur le podium des femmes-Médusa, fantomatiques, pleins de sensualité mais happées par un voile, glaciales et outrancières. Son Fashion Freak Show, spectacle aux Folies Bergères tout le long du mois d’octobre abrite les recoins de son monde fou tout le mois d’octobre, et résume par la mode toute cette monstruosité excentrique, cet apparat du difforme dans la séduction, ce rapport de forces inhérent à l’érotisme.

Encore aujourd’hui, le fantasme mortifère continue de renouveler la mode. Certains l’ensanglantent, d’autres le divinise : en tous les cas, il fait partie intégrante de l’identité visuelle de la mode, tant il touche à ses préoccupations premières. A savoir : celles du corps en tension, du corps poussé à ses extrêmes et tendu au-delà de ses limites. Michael Donovan, par exemple, photographe basé en Californie, use de cet univers étrange et sensuel pour créer des images qui gênent, car elles-nous rappellent aux instincts censurés qui ne remontent (presque) jamais.

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michael donovan

Ouvrir cette boîte de Pandore, c’est la mode toute permise qui plonge en nos rêves les plus sombres, le laisser-aller total de ses formes brutes et sauvages, c’est la jungle en pleine civilité, la folie libérée de son entrave. C’est quand nos apparences affrontent nos délires intimes et triviaux, quand la vie s’accouple à sa perspective de mort, inévitable et fulgurante.

Amélie Zimmermann

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