ils ou elles, du pareil au même

campagne SS13 de la ligne homme Saint Laurent présentée par un mannequin femme (saskia de brauw)

Taille marquée et mains gantées, lèvre sensuelle peinte rouge sang, gorge déployée pivoine comme le rose de ses joues… La mode a toujours été l’arme de la féminité, la poussant à son paroxysme, culminant sur elle toute puissante et écrasante. L’homme s’est alors vu associé par défaut à une virilité caricaturale et prétentieuse qui lui a été imposée sans qu’il ne puisse rien y faire. Le schéma est simple, simpliste, manichéen et forcément réducteur. Mais derrière ces jeux de rôles et de genres, la mode propose aujourd’hui une vision plus fine et plus intéressante des deux sexes, de leurs déclinaisons. Elle ne cherche plus à les représenter en suivant cette conception machinale et systématisée : elle brouille la frontière, touche là où ça chatouille, bouleverse les codes, joue à cache-cache. Une femme, un homme : leur vestiaire est-il censé représenter leur genre ? Et comment définir ce genre, précisément ? N’est-il pas délicat de lui conférer une essence, alors qu’il n’est que l’inclination personnelle et individuelle d’un être humain, autrement défini par différentes qualités ? L’appartenance à un certain genre (ou même à aucun) n’est que l’un des attributs de l’identité qui permet la construction de soi, et la mode s’en sert pour prouver qu’il est désormais inutile de définir une personne par son sexe. Et qu’il est bien plus excitant de réinventer toujours les indices qui mènent à sa découverte.

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vogue.fr

Valentina Sampaio, brune et grande, brésilienne aux lèvres charnues et brillantes, regard enchanteur et yeux charbonneux : c’est elle qui a fait la couverture du Vogue Paris de mars dernier. Elle regarde l’objectif,  beauté incandescente. Valentina incarne dans ce numéro une féminité électrique et sensuelle, un charme simple et désarmant, elle fait vibrer le papier glacé et subjugue à chaque page tournée. Elle est née homme, devenue femme. La mode permet aux corps de se libérer des complexes, de se délier des exigences subies. Elle sublime le corps, l’incarne et parfois le déshabille, elle le transcende toujours, elle l’utilise comme matière première, instrument mystérieux qu’il faut déchiffrer et à qui la mode offre toujours de nouvelles partitions. Le corps et la mode se répondent, l’un avec l’autre, l’un en l’autre. La mode touche au plus intime : à ce rapport si complexe et conflictuel de l’être et de son corps. Elle lui permet de choisir un peu plus la grande coquille vide qui lui a été donnée à la naissance, par coup de chance. Et justement, Vogue Paris, en affichant en cover girl une femme transsexuelle, délivre la mode de tous les stéréotypes qui ont pu la constituer et dont elle reste la proie. Les dictats liés aux genres et à leurs représentations ont souvent été engrangés par la machine infernale des tendances, de la mode : le corsage étouffant pour être féminine, le trois pièces austère pour être un homme, un vrai. Mais la mode dans la suite de ses idées et par l’évolution des sociétés où elle prend place s’est déconstruite et a fait s’effondrer le château de cartes d’une mode prédéfinie « féminine » ou « masculine ». Si elle tient toujours compte des différences (au moins physiologiques) entre les genres, c’est plus une confrontation au corps lui-même et à ses possibles qui est désormais engagée. La mode est un jeu, le jeu de l’identité, celui des genres, du sexe, des idées que l’on a de nous-même et de ce qu’on croit être : et la mode, en tant qu’expérience sensorielle plus encore qu’intellectuelle, nous invite à y jouer avec la démesure et l’audace qu’elle seule sait se permettre.

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gucci homme automne 2015

Etre une femme ou un homme est toujours autant important dans cette industrie. Mais aujourd’hui, il y a la liberté de choisir, ou au contraire, de laisser planer le doute et de semer la confusion, et surtout la liberté de choisir comment être cette femme ou cet homme. La féminité et la virilité sont des termes qui ne cessent d’évoluer, tantôt évocateurs tantôt vagues et confus : aujourd’hui ils semblent marcher côte à côte, se tenant par la main plutôt que se faisant de l’ombre. Comme les mannequins de Vivienne Westwood, en janvier dernier. C’était la fashion week des hommes, et il y avait des mannequins femmes avec eux. De nombreuses maisons ont commencé à donner des défilés mixtes, en suivant à la fois une logique esthétique (les modèles sont imaginés en même temps et forment un tout ; certains sont mêmes unisexes) et commerciale (produire moins de défilés annuels, et optimiser les délais de vente à travers le monde). D’autres shows préfèrent assumer une sorte d’indifférence aux genres, ou une volonté de les réinventer en les fusionnant. C’est le cas d’ Alessandro Michele, à la tête de Gucci depuis 2014. Il reprend les rennes à un moment délicat pour la maison italienne alors fragile, mais il a su en quelques collections à peine redorer son image et s’approprier son précieux savoir-faire. Ses silhouettes sont intrigantes, mi-femme mi-homme, elles questionnent et repoussent les limites d’un corps en lui faisant épouser les complémentarités de son opposé. Des mannequins androgynes traversent les allées, portés par leur force d’être qui ils veulent, et la possibilité d’être les deux à la fois.

freja beha, mannequin androgyne
freja beha, mannequin androgyne

Même si le vestiaire masculin reste plus codifié, malgré la tentative échouée de Jean-Paul Gaultier à lui imposer la jupe, une mode androgyne, unisexe, parcourt les podiums,  s’approprie les affiches publicitaires, court les rues. Chacun peut porter les mêmes choses, même si chaque corps rend unique ce qui immédiatement colle à sa peau. La mode concerne les êtres humains quels qu’ils soient : elle les civilise. Ce sont eux qui portent des chapeaux, pas les animaux. Qu’ils ressemblent à des hommes, des femmes, des bêtes poilues ou rasées de près, à des aliens inconnus ou aux monsieur et madame tout-le-monde : les êtres humains s’habillent tous les jours avant de sortir de chez eux. Et la mode, en fin de compte, ne cherche pas à enfermer nos corps, à les barricader et à les cloisonner dans des cases qui ne leur correspondent pas. Elle nous invite simplement à toujours, et le mieux possible, faire peau neuve. Et la peau, une fois la lumière éteinte, est la même sur tous les corps.

Amélie Zimmermann.

 

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