la mode a-t-elle tué l’amour

 

L’amour est mort entre tes bras
Te souviens-tu de sa rencontre
Il est mort tu la referas
Il s’en revient à ta rencontre

Encore un printemps de passé
Je songe à ce qu’il eut de tendre
Adieu saison qui finissez
Vous nous reviendrez aussi tendre

Vitam Impendere Amori, Apollinaire

Printemps 2018 : celle qui fut la saison des amours semble s’être mutée en celle des solitudes, violences déguisées et murmures de révolte à outrance. C’est le printemps d’une jeunesse que l’on compare à celle des soixante-huitards, fougueuse et emportée, battante du même point haut brandi. Pourtant, celle-là de 2018 a oublié, dans la transmission de son feu, de lever plus haut encore les slogans full love de la génération d’avant. L’aversion de l’amour est peut-être le vrai mal de notre société, dont la peur de l’avenir la pousse à toujours se fermer, introvertie, apathique et insensible. Car la confiance (et même la foi) en l’avenir qu’avaient les années 60, au milieu des Trente Glorieuses réparatrices, avaient fécondées une société aimante et heureuse, tendant les bras vers autrui et vers demain. Au lieu de quoi, notre ère où culminent l’angoisse journalière et le stress permanent mènent à un désenchantement de la jeunesse. La mode, qui lui permet plus que jamais de s’exprimer, fait refléter sur les corps les coeurs éteints, et semble sombrer vers une profonde léthargie romantique.

C’est bien la mode qui traduit le mieux ce que la jeunesse ressent malgré elle : les désillusions et le mal de soi intriqué à l’intérieur des corps renfermés. Le romantisme d’une mode fleurie et champêtre a déserté bien loin pour laisser place à une mode « unisexe ». Mode unisexe qui, en réalité, correspond plutôt à la masculinisation du vestiaire des deux sexes. On ne reprend pas, en effet, les codes de l’apparat féminin (exit les robes et les longues jupes à volants), mais on applique désormais ceux d’un homme encagoulé, camouflé derrière le noir de ses sweat énormes. On ne porte plus de chemises ouvertes, plus d’imprimés floraux, plus de combinaison de couleurs improbables. La mode street est une mode sérieuse et intouchable : on l’instagramme en posant regard frontal, assurance trop exhibée pour être véritablement crue. Les slogans sur nos t-shirts ne représentent plus de signes peace & love, mais sont emprunts d’un cynisme désabusé : « make cash not friends », « i only love my bed and my momma, i’m sorry », « i came to break hearts », etc. On préfère la marque à l’âme d’un vêtement, on court derrière celles qui nous font dépenser le plus, comme si l’achat d’un bien matériel pouvait rassurer nos egos chiffonnés. Celui qui parvient à dresser toutes ces règles avec habileté, on l’a nommé le « fuckboy » ; c’est celui dont le style impeccable représente la personnalité froide, presque impérieuse, d’un homme vide de sentiments.

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Il n’aime que lui à travers le reflet de ce qu’il croit être sur ses réseaux, il aime la version de lui retouchée, falsifiée, brandie au monde pour prouver que ce qu’il est a de la valeur. On l’appelle fuckboy car il est comme narcisse près de l’eau, prêt à tout pour amplifier l’étendue de son influence, sans jamais se mouiller pour autant. Et en parallèle, on se robotise, on hybride notre organisme avec une technologie qui colonise nos vies. Nous devenons artéfacts, complètement préprogrammés, traités par les ordinateurs pour correspondre aux profiles auxquels on nous assigne. La mode fait désormais recours aux mannequins robots, influences numériques et beautés digitales : Miquela Sousa, Shudu Gram, et Euveka sont nos nouvelles égéries, pourtant sans vie, pourtant robots, inertes. La révolution de la mode et du monde passe désormais par la virtualité omniprésente qui aplatit les dimensions de la vie, qui nous apporte le monde sur un plateau plutôt que de nous pousser à aller vers lui. Qui nous aseptise donc tout à fait, faisant de nous des êtres déterminés, apeurés et incapables. Pourquoi la mode nous a-t-elle entrainé vers ce paroxysme du contrôle de soi, là où l’étourderie et le laisser-aller font pourtant le charme de chacun ?

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Parce qu’avant d’aimer les autres et d’être prêts à s’y ouvrir, il faut s’aimer soi. Et c’est là toute l’affaire de la mode, et toute la difficulté de notre société schizophrène. Partagée entre des mouvements naissants d’acceptations de la diversité, et par la surabondance des publicités mensongères exploitant les corps comme des modes de consommation, bouts de chairs photoshoppés engendrant complexes et marginalisation. La violence et l’intolérance résultent de ces problèmes qui gonflent nos plaies et nous isolent tous : aimons nos posts respectifs et reluquons nos vies parfaites sur nos comptes, tandis que nous restons seuls face à nos écrans. Paradoxe ultime de la société digitale. Mais la mode vise l’individualité dans son rapport à soi, pour pouvoir s’accepter. Parce que personne n’accepte l’amour d’autrui sans s’aimer d’abord, et parce qu’il est nécessaire d’avoir confiance en soi pour pouvoir embrasser notre sensibilité propre.

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Le défilé Valentino présenté à la fashion week de mars dernier fut, dans l’effet de cette désillusion générale, un moment mode magique, majestueux. Pierpaolo Piccioli, le directeur artistique de la maison de couture, évoquait la nécessité de nous recentrer autour d’un amour pur, simple, et franc : un romantisme avoué, à découvert, subtil. Car il est, d’après lui, « une énorme force aujourd’hui, s’il est interprété avec assurance, mais sans agressivité ». Une possibilité de reconquérir le monde en acceptant nos vulnérabilités propres, en refusant de les terrer sous les mascarades de nos parades maîtrisées. Au contraire, savoir dévoiler ce qui fait de nous des hommes, entiers et sensibles, aimants et attachés. Piccioli a montré par ce défilé que la mode est capable d’embrasser un romantisme certain sans qu’il ne paraisse mièvre, pour mieux nous vêtir de la délicatesse de nos émois. Dans notre époque contemporaine effrayante, la mode tente tant bien que mal de se frayer un chemin vers nos coeurs, et tâtonne pour mieux nous pousser à les ouvrir. En prônant aujourd’hui la diversité, la curiosité, la beauté singulière de chacun, elle offre à ses consommateurs l’opportunité de se dévoiler, de porter ses fragilités comme un bijou précieux, fascinant mais impénétrable. Pour pouvoir aborder les lendemains avec espoir, et se préparer à aimer avec franchise, pour vivre mieux, vivre selon le bonheur béat des sentiments heureux.

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Amélie Zimmermann

 

 

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