la fame, nouvel attrait du pouvoir

L’été est là : bientôt les vagues nous lèchent les pieds, le soleil nous embrasse, les corps se chauffent au zénith… Et instagram est là pour tout immortaliser, et les likes montent à la vue des minis bikinis, ou plutôt à celle de toute la peau qu’ils laissent nue. Les postbad, ces comptes de modèles instagrameuses aussi appelées « baddies », voient donc leur saison préférée arriver. Pour celles aux millions d’abonnés, exhiber ainsi leur corps, en accompagnant parfois leurs clichés de discours engagés et politiques, c’est un métier. Métier ultra codifié qui véhicule une certaine image de la femme (le singulier y est substantiel), et qui joue double. Entre discours d’acceptation de soi, de libération du corps féminin et de sa sexualité, et stigmatisation d’un désir monomorphique, de la beauté et de ses attributs, le fil est mince. Et les gouffres en-dessous de lui, immenses.  La fame des réseaux sociaux est un outil de pouvoir qui peut être dangereux. Ces comptes dévoilent toute la bipolarité de ce phénomène mondial dont l’impact sur les jeunes générations est à double tranchant.

Le poids des images peut être surprenant et, au vu des kilomètres qui en défilent sur nos écrans, il est certain que nous l’avons bien vite oublié. La plupart de celles que nous appelons influenceuses ne sont ni mannequins, ni actrices ou activistes. Comme Alexis Ren, elles filment leurs vies et les réseaux sociaux deviennent leur sorte de journal de bord. Ou plutôt leur téléréalité… Car ces posts journaliers ne reflètent rien d’autre qu’une vie filtrée, arrangée, un corps (souvent) refait, (souvent) retouché, bref une personnalité remastérisée à 360. Mais l’immédiateté des réseaux, leur approche « personnelle » et individuelle, la spontanéité et l’importance du live balaient cet aspect du cadre et nous font croire à tout ce que l’on voit. Et, de par leur prolifération et systématisation, nous voyons, aimons et commentons des corps à demi nus ultra sexualisés, aux cambrures calculées, aux seins pointés, aux ventres plats, aux cuisses qui ne doivent pas se toucher, aux positions faites pour attiser le désir. Bref, des corps de femmes qui ne sont plus que des meufs à poil sur instagram, dérives du porno plus mignonnes, moins trash, socialement acceptées et surtout très jalousées.

WTP

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Poser nue, affirmer sa sexualité, sa volonté de plaire, faire de la suggestivité son audace : ce sont des choses que je revendique, qu’il faut alimenter dans la parole des femmes pour qu’elles puissent en faire une arme. La mode est là pour ça, pour rendre aux corps leurs pulsions premières et pour les extirper de leur conditionnement. De nombreux artistes, récemment Charlotte Abramow, parviennent à relever ce défi majeur pour la cause féminine. Le sexe, l’image sexualisée, l’érotisme, sont des outils de pouvoir et de confiance. Les réseaux sociaux aussi, et les comptes à succès l’ont bien vite compris. Mais ici, sur ces photos des filles instagram dont le crédo est le maillot, il ne s’agit pas de mode : c’est plutôt l’arnaque au voyeur dans laquelle je tombe aussi, qui nous vide de nos capacités réflexives et nous plante là, à regarder bêtement ce qu’on sera toujours incapables d’être. Ces posts envahissent gratuitement l’espace numérique et se ressemblent tous : cheveux longs, nez retroussé, yeux en amandes, peau hâlée (mais pas trop)… Et ne parlons pas des mensurations, du style, des poses, car elles appartiennent toutes à un automatisme franchement dérangeant. On nous donne à voir ce que l’on nous fait croire être un « idéal » , et on nous le justifie car il permettrait en fait de libérer la femme (le singulier ici rapporte toute l’exclusion qu’il referme en fait)… Cette hypocrisie arrangée, sorte de pacte consenti des célébrités avec ceux qui les épient sans pouvoir s’en empêcher, est alimentée par les modèles elles-mêmes. Pour Emily Ratajkowski ou Kim Kardashian, les nudes affichés au public sont une manière d’assumer leurs corps et de revendiquer leur sexualité face à un monde qui la brime certes sans cesse. J’aimerais pouvoir y croire. Mais quelque chose résiste, et je n’y parviens pas.

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les images de C. Abramow

Se réapproprier leur nudité et leur sexualité réinjecte une puissance de frappe aux femmes en taisant les clichés. Mais sur les réseaux sociaux des comptes postbad, c’est irraisonné, irréfléchi, c’est instantané et, on l’oublie trop, c’est un piège car c’est un instrument de notoriété. Le modèle auquel ces femmes renvoient (peut-être sans le savoir), c’est celui d’une femme n’existant qu’à travers l’exhibition érotisée de son corps. Machine à sous 2.0, c’est un outil du capitalisme pour faire vendre une pub, pour asseoir la vieille idée d’une femme brimée n’existant que par sa capacité à exciter. Or, qu’elles le veuillent ou non, les postbad représentent quelque part une norme de beauté essentialisée, et très largement faussée. Il faut voir le compte instagram @celebface qui dévoile toutes les retouches dont usent toutes celles qui cumulent le plus de followers. Le compte instagram est devenu un mensonge façonné par photoshop où le corps comme de la glaise y est modifiable à volonté. Et la réalité de la jeune fille ordinaire de 15 ans qui s’essaie à cet exercice périlleux, c’est le slut shaming, la honte, la culpabilité, le dégoût de son propre corps, l’impression de ne pouvoir être vue et aimée qu’en ôtant ses vêtements et en se pliant au désir de l’autre. Em Rata et ses bijoux en diamant, ses photoshoot au bord de mer et sa vie dorée, ne sont pas de cette réalité.

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Au fond, la caisse de résonance de cet ultime et interminable débat est l’erreur de considération que nous octroyons aux célébrités d’instagram. Plutôt que de les considérer comme des reines de l’entertainment, ce qui n’ôte rien à leur mérite (Kylie Jenner est la plus jeune milliardaire au monde), on les a élevées en role models. Cela les positionne dans une situation particulière : on les oblige à adopter une figure de référence, à avoir des points-de-vue politiques et engagés, à devoir être responsables des plus jeunes qui les suivent. Cette responsabilité n’est pas à nier, mais ces jeunes femmes des réseaux sociaux y sont présentes pour nous divertir plus que pour nous instruire, et cette différence majeure a disparu depuis que la fame des réseaux est devenue synonyme de réussite et de pouvoir. Les réseaux sociaux glamourisent une vie impossible, un quotidien qui ne ressemble pas au réel et qui donc ne calcule pas ses conséquences tangibles.

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Celles-ci, j’en suis convaincue, sont particulièrement perverses car elles agissent comme un doux poison transfusé quotidiennement, de sorte à ce que nous nous ne rendions pas compte du mal accompli. Ces images codifiées causent malgré elles la perte de confiance, la volonté de tricher, l’hypersexualisation des femmes même hors de leur contexte. « Si une fille s’affiche en sous-vêtements sur instagram, pourquoi ne voudrait-elle pas m’envoyer une photo à moi aussi ? pourquoi ne pourrais-je pas la montrer à tous mes amis, moi aussi ? » etc, etc. C’est aux plus jeunes, plus enclins à céder à la généralisation et au mal-être introspectif du « je devrais leur ressembler« , qu’il faut penser. Et pour eux, il faudrait varier les modèles, glamouriser l’intellect, dévoiler l’invendu, l’imparfait, l’inévitable mais vitale rature, pour que ces postbad ne soient plus si problématiques : ainsi, le corps, son pouvoir sexuel, son dévoilement érotique, ne seraient plus une affaire d’état. Et peut-être qu’à ce moment-là, tout le monde s’afficherait, et on s’en ficherait. Enfin, ce serait sain. Peut-être.

Amélie Zimmermann

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